LA RÉVOLUTION DES AIGUILLES (1/3)

Publié le 23/07/2026 · Par Meta Tshiteya

Depuis le mois de juin 2026, nous célébrons une grande victoire conjointe des patients, médecins et labos : la sécurité sociale rembourse les traitements par sémaglutide et tirzépatide contre l’obésité.

©Thomas Morel-Fort

Wegovy et Mounjaro accessibles aux patients en situation d’obésité sévère (IMC > 40) ou modérée (IMC > 35) avec comorbidité(s). Remboursement sécurité sociale 65% sous conditions de primo prescription par un médecin affilié à un CSO (Centre Spécialisé de l’Obésité). source  et liste des comorbidités : (https://www.vidal.fr/actualites/37850-obesite-prise-en-charge-de-wegovy-et-mounjaro-a-partir-du-15-juin-2026-sous-conditions.html)

Il se trouve que le 3 avril 2026, j’ai célébré mes trois années de traitement. Trois années d’injections hebdomadaires, des centaines de kilomètres parcourus à pied, dans ma ville, Paris, des centaines de kilos de fonte tirées, poussées, avec les bras, les jambes, les abdos. Trois années de chiffres alignés sur l’écran d’une balance, sur des résultats d’analyses, et cette exclamation des personnes qui me croisent aujourd’hui, après m’avoir connue “avant” :

« Tu as fondu, c’est incroyable ! T’es pas malade, au moins ?

— Non, je suis soignée. »

Trois années et cinquante kilos perdus, passant d’un IMC de 42 à 26, d’une taille 52 à 40, d’obèse à "normale".  

C’est curieux comme l’obésité semble être une équation très simple dans l’arithmétique des gens qui n’en ont jamais souffert. Il « suffit » de manger moins que l’on ne consomme d’énergie, et le tour est joué ! « Alimentaire, mon cher Dukan ! »

Vécue de l’intérieur, l’obésité est une pelote inextricable d’éléments médicaux, nutritionnels, sociaux, psychologiques, génétiques, environnementaux, éducatifs, économiques, identitaires, politiques, conjugués à l’infini dans l’histoire individuelle des personnes, des patients, devrais-je dire, puisque l’obésité est officiellement reconnue comme une maladie chronique par la France et comme une « épidémie mondiale » par l’OMS depuis 2022.Malgré un consensus scientifique sur les causes multifactorielles de la maladie et sur l’aggravation de ses symptômes consécutive à la pression psycho-sociale, l’imaginaire collectif continue de considérer l’obésité comme une défaillance personnelle et les personnes atteintes culpabilisent. 

Pourtant, l’OMS dans son plan de lutte mondiale contre l’épidémie, s’alarmant de ce qu’elle s’étendait désormais aux pays les plus pauvres dans d’inquiétantes proportions après avoir progressé dans les pays industrialisés jusqu’à atteindre parfois 40% de la population, ne s’y est pas trompée.
Alors que l’obésité touche désormais 1 humain sur 8, soit près d’un milliard d’individus, l’OMS a proposé un plan d’action stratégique en six axes : Systèmes de santé ; protection sociale ; activité physique ; urbanisme et logement ; systèmes d’éducation ; systèmes d’information et environnement numérique.
Assorti d’un pack technique de conseil et d’assistance aux états bénéficiaires concernant : Les politiques fiscales ; le marketing de la nourriture et des boissons ; l’étiquetage de la nourriture ; l’alimentation infantile ; l’aide alimentaire publique ; l’activité physique ; la prise en charge médicale ; l’éducation publique et l’information ; l’innovation technologique et médicale.
Si la décision de Donald Trump de retirer les Etats Unis de l’OMS en février 2025 a sérieusement freiné la mise en oeuvre de ce plan, il n’en reste pas moins que l’obésité est enfin prise en compte dans la multiplicité de ses facteurs, ce qui représente un immense progrès par rapports aux campagnes indigentes qui nous abreuvent de leurs slogans depuis trois décennies. “Cinq fruits et légumes par jour!” “Mangez Bougez!” etc. L’injonction n’a jamais soigné personne, dans le cas de l’obésité, elle aurait même plutôt l’effet inverse.

Paradoxalement, cette perte de poids, aussi spectaculaire qu’inespérée, m’a donné l’occasion d’aborder les innombrables implications de ma corpulence dans divers aspects de ma vie, mais aussi de m’interroger de façon un peu plus distante et sereine sur les enjeux de société que représentaient l’obésité et son traitement.

Avant-même les kilos, le premier poids dont ce traitement m’a soulagée, c'est la culpabilité.

L’obésité est une construction à la fois sociale et physique. Sociale parce que dès qu’un individu sort, ne serait-ce que légèrement — et a fortiori lourdement — des critères contemporains de la minceur, il devient l’objet du jugement réprobateur du monde entier. Dès l’enfance, notre corps est scruté, évalué, soupesé, à l’aune de normes d’autant moins réalistes qu’elles varient d’une génération à l’autre. Une constante, toutefois, depuis le début du XXe siècle, le standard de la bonne santé est lié à la « minceur » du corps et les individus qui dérogent à ce standard sont considérés comme « défectueux ».

Construction physique, parce que dans ce dialogue constant entre l’individu et la société qui l’entoure, l’opprobre se traduit en anxiété qui, sur le terrain génétique et psychologique adéquat, se traduira elle-même par des centimètres de tour de taille supplémentaires. On ne naît pas obèse, on le devient, lentement, un adipocyte après l’autre. Un corps façonné certes par la nourriture, mais aussi, et surtout, par la peur, le chagrin, la colère, l’anxiété, la frustration, la solitude, la quête de réconfort, l’ennui, l’affirmation de soi, la révolte, et j’en passe. L’obésité à mon sens n’est pas en soi une maladie, c’est un symptôme, la trace apparente des blessures du lien à l’autre.

C’est donc un stigmate, un signe physique exposé à l’interprétation, souvent au jugement de l’ensemble de la personnalité d’un individu à travers son seul prisme. En l’occurrence, les caractéristiques associées culturellement (en occident, au XXIe siècle) à ce stigmate sont la paresse physique et intellectuelle, le manque d’estime de soi, parfois même la bêtise ou l’illettrisme. Surtout, l’obésité est perçue comme une maladie aisément évitable, auto infligée soit délibérément soit par simple négligence ou défaut de contrôle sur soi. Et les personnes qui en souffrent portent donc la responsabilité physique, morale et sociale de leur(s) maladie(s).

Les obèses sont coupables.

Et je ne suis plus obèse.

Grâce à un traitement médical.

Comment une simple injection hebdomadaire peut-elle résoudre une équation aussi complexe? Elle ne le peut pas. Pas toute seule.

Poursuivre la lecture de ce dossier dans les articles liés ci-dessous ->

 

 

 

#Mounjaro #Wegovy #obésité sévère #remboursement Sécurité sociale #stigmatisation de l’obésité #sémaglutide #tirzépatide

Articles liés