LA RÉVOLUTION DES AIGUILLES (2/3)

Publié le 19/07/2026 · Par Meta Tshiteya

En ce qui me concerne, mon traitement par tirzépatide depuis avril 2023 a largement dépassé mes espérances. 

J’avais déjà opéré un rééquilibrage alimentaire et mis en place des routines régulières d’activité physique, que ce soient des séances de renforcement musculaire en salle, ou tout simplement la multiplication des trajets à pied.

L’action de ce traitement a été le déclic qui a déclenché enfin le cercle vertueux dont j’avais besoin pour poursuivre mes efforts et les inscrire dans mon quotidien. La perte de poids s’est déroulée en plusieurs étapes : rapide d’abord, quelques 30kg perdus dans les 6 premiers mois de traitement, soit environ 1kg par semaine, puis plus lente, alternant phases de perte en courbe douce et stabilisation. J’ai certes souffert de quelques effets indésirables, surtout au début du traitement, de violentes et fréquentes nausées, quelques troubles digestifs, des phases régulières de grande fatigue, mais à ce stade, compte tenu du résultat obtenu, je ne regrette pas un instant de m’être engagée dans cette aventure médicale.

Bien entendu, mon état de santé s’est considérablement amélioré et les comorbidités qui ont justifié mon accès précoce au traitement sont aujourd’hui beaucoup mieux contrôlées. Mais les bénéfices de cette perte de poids s'inscrivent dans de nombreux aspects de ma vie.

J’ai découvert le plaisir d’habiter un corps qui peut monter des escaliers sans s'essouffler, dormir paisiblement la nuit, marcher des kilomètres sans souffrir des chevilles, courir après le bus, danser toute la nuit, ou simplement s’asseoir en terrasse sans vérifier que le siège est assez large.

Du temps de mon corps encombré, j’étais perçue comme une femme plutôt à l’aise dans sa peau. Je parvenais la plupart du temps à masquer le fardeau que représentait l’obésité derrière une personnalité avenante et une assurance feinte. Cela me coûtait une invraisemblable quantité d’énergie. Aujourd’hui, j’existe sans y penser, je n’ai pas besoin de me blinder contre les éventuelles agressions, je m’autorise même à dire “non”, j’ai converti mon anxiété sociale en force de travail, en authentique confiance en moi, en mes capacités, et en fierté pour tout ce que j’ai pu accomplir à l’époque où je croyais devoir justifier la validité de mon existence.

Je ne peux pas non plus négliger l’importance de l’aspect vestimentaire. J’ai su très tôt utiliser le vêtement comme une armure et un camouflage. Il me permettait de sculpter des formes dans les volumes, de choisir où diriger le regard, de cacher ce que je voulais dissimuler. J’y ai dépensé des sommes effarantes. Désormais, j’embrasse le plaisir de chercher les vêtements qui me plaisent pour leur originalité, la qualité du tissu, le galbe de la silhouette. J’avoue et assume volontiers une coquetterie joyeuse.

Cette perte de poids m'a littéralement permis de lâcher du lest, de moins me surveiller, en somme, je guéris doucement de l’obsession du contrôle de soi. J’ai 47 ans, un historique médical encyclopédique, et je suis en meilleure santé physique et mentale aujourd’hui que jamais dans ma vie.

Vu ce succès éclatant, je n’étais pas loin de considérer ce traitement comme un miracle. Et comme je ne suis pas mystique pour deux sous, les miracles, même de la science, me posent question.

Les études observent d’importantes disparités dans la réponse au traitement, selon le sexe, l’âge, le mode de vie ou les comorbidités des patients. En outre, il apparaît clairement qu’en cas d’arrêt du traitement, même après une perte de poids très importante, 70% des patients reprennent le poids perdu dans les deux ans. Cela semble logique si l’on considère qu’interrompre le traitement d’une maladie chronique entraîne la réapparition des symptômes ; cela confirme aussi qu’il ne suffit pas de réduire la taille d’un estomac ou le besoin calorique d’un organisme pour empêcher l’inversion de la pente. Il est surtout évident que le fait de trouver un moyen de contrôler les symptômes, voire les stigmates, ne résout ni les causes intérieures, ni, surtout les causes extérieures de l’épidémie. Parmi ces causes, celle qui me semble la plus sous-estimée est sociale. L’obésité prospère sur la violence qu’elle engendre.

GROSSOPHOBIE : LES ENJEUX DE LA LUTTE POLITIQUE

Récemment lors d’un dîner entre amies, j’ai réalisé à quel point la majorité “normée” de la population ignorait totalement la violence et la fréquence des agressions grossophobes. Je racontais que je restais aujourd’hui vigilante au moindre kilo supplémentaire sur la balance et une amie m’a demandé si je ne me sentais pas finalement davantage victime de l’injonction patriarcale à la minceur qu’à l’époque où j’étais hors des normes.

J’ai compris à ce moment combien la souffrance sociale des personnes en situation d’obésité était inaccessible à quiconque ne l’avait pas vécue dans son corps. Et je le comprends d’autant mieux qu’aujourd’hui que cette violence m’est épargnée, je dois faire un effort pour en convoquer le souvenir. Oui, parmi les autres bénéfices, la perte de poids providentielle m’a offert l’opportunité d’oublier cette douleur constante. Si je m’inquiète de voir trois kilos de plus apparaître sur ma balance (merci la ménopause !), ce n’est pas tant à cause du regard des quidams de la rue que de la trouille viscérale de voir la pente s’inverser et mon corps retourner à l’état de cible. J’ai réservé quelques heures d’entraînement individuel dans ma salle de sport, établi un programme d’allègement de mon régime alimentaire et cela devrait suffire à rétablir l’équilibre chamboulé par les hormones.

 

REVENDIQUER SON HUMANITÉ

Avant d’obtenir ce traitement, je faisais des rêves éveillés de mutilation. Je fantasmais une feuille de boucher qui viendrait trancher dans mes cuisses et mon ventre, sous mes bras, sous mon menton, tout ce qui dépassait. Je rêvais la nuit que mon corps était enveloppé dans un de ces « fat suit », ces costumes de cinéma qui imitent le corps gros, qu’il me suffisait de dézipper pour libérer ma forme réelle. Pendant près de quarante années, les innombrables agressions grossophobes ont distillé en moi leur poison, une goutte de haine après l’autre, au point que je me souhaite du mal. Je ne crois pas que cela soit comparable à l’inquiétude des trois kilos fatidiques de la ménopause ou à l’injonction au summer body. La grossophobie n’est pas un déni de beauté, c’est un déni d’humanité.

Je suis hantée par le destin d’une artiste dont la trajectoire illustre parfaitement ce qui me révolte. Elle était connue sous le nom de Cass Elliot, ou Mama Cass, et elle était la voix féminine dominante du groupe des années 60 The Mamas and the Papas, connu pour son fameux California Dreamin’. Elle a produit neuf albums solo dont l’inoubliable Make your own kind of music entre la dissolution du groupe en 1968 et sa mort en 1974. Durant toute sa carrière elle a subi les moqueries et les insultes du public comme de l’industrie de la musique à cause de sa corpulence. Elle a tout essayé pour maigrir, elle s’est affamée, droguée, mutilée, enfermée, infligeant à son corps et à son esprit des violences inimaginables juste pour pouvoir déployer son immense talent sans être systématiquement renvoyée à cette blessure déshumanisée que représentait son corps gros. Elle est morte, donc, d’une crise cardiaque, à 32 ans, seule dans une chambre d’hôtel. Son cœur s’était épuisé dans l’alternance des pertes et des reprises de poids. Mais si cette fin est tragique, ce qui me révulse absolument, c’est la légende qui l’a accompagnée, perpétuée dans le rire condescendant de la culture populaire. Dans sa chambre, près de son corps sans vie, les secours ont trouvé les restes d’un sandwich au jambon. Et ainsi est née la rumeur d’une mort absurde, Cass Elliot serait morte étouffée par un sandwich. Il ne suffisait pas de la tuer, à grands coups d’insultes, il fallait aussi que sa mort devienne le spectacle qui justifiait a posteriori la violence qui l’avait provoquée. Puisqu’elle était grosse, il fallait la punir par le ridicule d’un mensonge, et la postérité ne s’en souviendrait plus que comme la chanteuse obèse tuée par son vice, parabole quasi mythologique, comme Narcisse victime de sa propre vanité.

AFFIRMER SON IDENTITÉ 

Je me suis demandé pourquoi cette histoire me mettait autant en colère. Je suis ulcérée par les féminicides quasi quotidiens, par la violence raciste, et encore incapable de soutenir les récits de lynchages des Noirs américains, de génocides passés ou présents, ou encore des crimes coloniaux.

En tant que femme noire, je suis sujette à toutes sortes de discriminations et violences. Je les surmonte individuellement grâce aux qualités et privilèges dont je bénéficie par ailleurs (qu’il s’agisse de mon milieu d’origine avec son héritage culturel et intellectuel ou de mes compétences et qualités cognitives et affectives) et participe aux luttes collectives visant à leur résolution politique. Pourtant, que ce soit à titre personnel ou collectif, jamais ces discriminations n’ont mené à souhaiter la disparition des caractéristiques qui les déclenchent. Il me semblerait parfaitement incongru de souhaiter ne plus être une femme ou ne plus être noire, sous prétexte que cela me coûte socialement. Car ces caractéristiques sont aussi une richesse immense, elles m’offrent un point de vue, un regard, une expérience de la société, elles sont inscrites dans une histoire douloureuse, certes, mais aussi flamboyante de dignité. Bref, ces caractéristiques sont constitutives de mon identité et je n’y renoncerais à aucun prix.

Lorsque l’on m’a proposé un traitement susceptible de m’aider à perdre du poids, je n’ai pas hésité. L’obésité n’était pas constitutive de mon identité, elle était une contingence, une expression visible de la réponse de mon corps à la violence du monde.

Et l’histoire de Cass Elliot me déclenche des bouffées de colère invraisemblables.

 

 

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