LA RÉVOLUTION DES AIGUILLES (3/3)

Publié le 19/07/2026 · Par Meta Tshiteya

MOBILISER SES FORCES

MOBILISER SES FORCES

C’est cette même colère qui a permis l’émergence d’un mouvement de lutte qui a grandi à mesure qu’augmentait la population mondiale victime de cette épidémie et de ses conséquences sociales. Comme souvent, il a fallu attendre que le nombre de personnes souffrant d’obésité atteigne une masse suffisamment critique pour lui présumer un poids économique et donc politique.

L’industrie textile a été le terrain d’une lutte fort instructive entre le pragmatisme économique élémentaire de proposer à une population nombreuse des vêtements aux coupes adaptées aux spécificités morphologiques de cette prise de poids globale et l’idéologie très présente dans l’industrie de la mode d’une esthétique — donc d’un marketing — orientée sur la minceur, voire la maigreur des corps. Depuis les années 80, il semblait parfaitement logique d’enjoindre les consommateurs, et j’entends surtout par-là les consommatrices, à contraindre les volumes de leurs corps pour les faire correspondre aux modes successives, plutôt que d’exiger une industrie du textile respectueuse de la réalité et de la diversité des morphologies humaines. Malgré les résistances de certaines enseignes cherchant à préserver une image « élitiste », le réalisme économique et la fast fashion ont eu raison des derniers obstacles. Nonobstant les enjeux humanitaires et environnementaux soulevés par ce nouveau marché, il a permis à quelques millions de personnes de trouver enfin de quoi se vêtir selon leurs goûts et à des prix abordables. Et fortes de cette arrivée massive sur l’échiquier économique, elles se sont organisées en communauté pour défendre collectivement leurs intérêts politiques.

La communauté s’est trouvé un terrain de lutte, la grossophobie, et des porte-paroles, principalement des femmes, tant la discrimination contre les personnes grosses est intrinsèquement liée aux discriminations de genre, et dont la lutte revendique sa filiation avec les combats féministes et leurs armes.

En à peine une décennie, la lutte anti-grossophobie est parvenue à faire entendre l’urgence de changer de paradigme dans l’approche culturelle du surpoids et de l’obésité. Avec une stratégie de pédagogie assez virulente, les voix de cette lutte ont peu à peu mis en lumière le rôle majeur de la dictature de la minceur dans la construction des corps gros, la perpétuation des violences psychologiques infligées aux personnes qui déviaient de la norme, de génération en génération, l’hypocrisie générale qui plaçait une portion croissante de la population dans des situations d’inconfort voire de handicap dans l’usage des espaces et équipements publics, bref, les innombrables dommages de la grossophobie institutionnalisée et son impact crucial dans l’aggravation de l’enjeu de santé publique.

Le chemin est néanmoins semé de chausse-trappes, tant tout débat sur l’approche politique de l’obésité doit se prémunir contre la tentation de réduire un enjeu majeur de santé à des réponses esthétiques.

La lutte pour contre la stigmatisation des corps gros a fait les frais d’une très rapide récupération par un mouvement body positive dont l’objectif d’un mieux-être mental pour l’ensemble de la population, si louable soit-il, n’aurait pas dû empiéter sur la revendication vitale des personnes grosses de pouvoir vivre une vie normale sans ajouter l’injure à la blessure. C’est donc au prix d’une radicalisation de ses positions que s’est organisée cette lutte.

Sa critique de ces nouveaux traitements a été immédiate et bien sûr acerbe, les comparant à ces innombrables médicaments miracles qui au cours des dernières décennies s’avérèrent aux mieux inefficaces, au pire meurtriers. A l’heure où les chirurgies bariatriques montrent les limites de leur rapport bénéfice risque, elle appelle à la prudence quant aux résultats à long terme et surtout rappelle que les progrès de la médecine ne dispensent en rien la société d’une autocritique et d’un changement radical dans son regard sur le corps gros.

Si le nombre de patients en situation d’obésité en France diminue significativement dans les prochaines années, il y a fort à parier que ceux qui resteront subiront une aggravation de la pression sociale, de leur sentiment d’insuffisance, de leur marginalisation. La dispersion des groupes de soutien affaiblira les dynamiques d’inclusion et la portée d’une parole politique.

DÉSIRER LA JUSTICE

Le discours militant opère donc aujourd’hui sur une ligne de crête. Il est plus nécessaire que jamais d’insister sur la souveraineté absolue des personnes sur leurs choix concernant leur propre santé. La prétendue préoccupation pour la santé des personnes est déjà le prétexte aux insultes et aux violences grossophobes et Il serait insupportable que l’existence d’un traitement devienne un motif supplémentaire d’agression. Il serait tout aussi dommageable que les patients qui accèdent au traitement se le voient reprocher au nom d’une quelconque fidélité à la lutte ou d’une culpabilité vis à vis des moins chanceux.

Les personnes en situation d’obésité en souffrent d’une façon ou d’une autre et sont absolument légitimes à tenter d’échapper à cette souffrance. Le seul “camp” à choisir dans ce genre de cas, c’est soi-même et le meilleur moyen de vivre une vie la plus sereine et agréable possible.

J’ai eu la chance, le privilège, même, d’accéder à ce traitement au moment où j’en ai eu besoin et où j’étais prête à en faire le levier d’une vie meilleure pour moi. Je suis plus mobilisée et en colère que jamais contre les injustices que subissent les personnes obèses. J’explore, analyse et partage mon expérience parce que je suis consciente de la responsabilité qui m’incombe d’à la fois être et avoir été.

Et je soutiens plus que jamais les actions propices à faire une vraie différence dans le quotidien, comme cette pétition de l’influenceuse Harmony Albertini qui demande la mention explicite de la grossophobie dans la liste des motifs de discrimination sanctionnés par la loi.

(https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-3867?locale=fr)

Si le bénéfice médical des traitements médicamenteux de l’obésité semble se confirmer et leur distribution aux patients se démocratiser grâce au remboursement partiel par la sécu, les enjeux demeurent. Les questions soulevées par la lutte contre la grossophobie restent plus que jamais d’actualité. Elles engagent l’humanité sur le sens de son rapport à la nature, à l’alimentation, au corps, à la santé physique et mentale, à la cohésion sociale.

Loin de moi l’idée de regretter le progrès scientifique qui me permet désormais d’échapper à titre individuel au poids écrasant du stigmate. J’y ai gagné le temps et l’énergie de réfléchir à ce que m’a coûté et à ce que coûte chaque jour à la société cette violence et cette injustice. Il m’a même donné la crédibilité, ô combien paradoxale, de me faire l’écho de discours habituellement disqualifiés en raison du volume de celles et ceux qui les portent. Je ne peux qu’espérer qu’alors que beaucoup auront à leur tour l’opportunité d’être soignés, ils sauront soutenir et amplifier la voix de ceux qui nous rappellent que toutes les tailles et toutes les formes méritent le respect et la dignité.

Ne laissons pas une avancée médicale nous priver d’une opportunité de grandir en humanité.

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Meta TSHITEYA raconte l’expérience de sa perte de poids et revient en profondeur sur les enjeux de société qui entourent la question de l’obésité dans un roman graphique illustré par sa complice Stella Polaris, intitulé ON S’EN PIQUE ! Récit d’une pionnière des nouveaux traitements de l’obésité.
À paraître aux éditions Harper Collins le 14 octobre 2026 

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