RÉFLEXIONS D'UNE FEMME TRANS (4/5). Le basculement vers la transition

Publié le 11/06/2026 · Par Calie Saul

Le soutien de Triss est un facteur clé mais je n’ai plus vraiment l’impression d’avoir le choix, je dois transitionner. Le déclencheur, ma sœur, qui un jour me demande : « mais pourquoi fais-tu tout cela ? », je lui réponds : « pour être en vie ». Il est important de préciser ce que je fuis, c’est l’apathie qui m’asphyxie quand je ne suis pas femme.

Une amie trans m’arme de tout de ce dont j’ai besoin pour me lancer : les ordonnances pour les prises de sang, les dosages hormonaux. La facilité joue pour beaucoup dans ma décision. Les temps ont changé, et la société aussi. Je prends mes rendez-vous médicaux, fais mes analyses de sang et je commence le traitement sans attendre.

Et là le Covid s’abat sur la France.

Je vais traverser le confinement dans un état de tempête hormonale. Mes seins poussent, ma testostérone descend en flèche. La métamorphose est rapide, je ne peux accéder aux soins esthétiques et j’ai ma barbe en horreur. Je subis une dépression sévère mais deux choses me sauvent : les conversations interminables quotidiennes avec Triss et mes enfants dont je m’occupe une semaine sur deux.

Le confinement s’achève et pour la première fois je vais voir mon médecin de famille pour lui demander de m’accompagner dans cette transition. Il accepte parce que le sujet l’intéresse, je suis la première trans qu’il suit. Je ne vais pas consulter d’endocrinologue parce que je réagis très bien aux hormones. Mon docteur n’a qu’à adapter les doses d’œstrogènes à chaque prise de sang.

Je fais enfin mes premiers lasers dans un institut à Paris recommandé par une copine trans. En théorie c’est long, un traitement tous les mois et demi. Là, ils font un laser toutes les deux semaines, cela veut dire qu’en deux mois ma barbe visible disparaît. En six mois la transformation est radicale. Les seins poussent, les poils disparaissent, les cheveux se densifient, les courbes du corps changent, les graisses se distribuent autrement.

Je parviens au milieu de la transformation, c’est le pire moment : dans le miroir, je vois une chimère homme-femme. Les copines trans m’ont prévenue mais c’est dur, je dois lutter contre la peur irrationnelle de rester cette chose indéfinie.

Six mois plus tard, alors que je passe à la caisse d’un Monoprix, pour la première fois je n’arrive pas à porter les courses. J’ai perdu cinq kilos de muscles. Je me mets instantanément à espérer la protection de Triss dans la rue. Triss fait le même poids que moi mais le rapport de forces a changé. Cela peut paraître fou mais pour moi, c’est une victoire.

Nous sommes en février 2020, je commence la construction d’un plateau technique et je forme mon équipe.

L. ne vit pas bien l’annonce de ma transition. Je cache assez efficacement ma transformation auprès de ma famille et au bureau.

C’est un comble : désormais, je me travestis en garçon.

En juillet, je déménage et j’ai besoin d’aide. Je décide de faire mon coming-out auprès des deux premiers ingénieurs que j’ai engagés sur mon plateau. À ma plus grande surprise, pour eux c’est un non-événement. Ils sont jeunes, la société a changé, cela fait partie de leur environnement.

J’en recrute un troisième. Avec les deux autres on s’interroge sur comment lui dire. Pareil. Il trouve ça normal. On est en décembre. Je me dis que cela n’a pas trop de sens. Donc je décide d’aller voir les responsables techniques avec qui je travaille, mes pairs en quelque sorte. Je leur annonce, je leur montre des photos de moi en fille. Ils me disent : « Demain tu viens en jupe ! ». « Non, je dois aller prévenir tous mes collègues ». Je décide de le faire individuellement, c’est 30 personnes quand même, cela me prend la journée. La réaction des hommes est laconique : « C’est cool, meuf ! ». Les filles me posent des centaines de questions.

Le lendemain, je viens en femme. Tout le monde le vit comme une évidence et une victoire pour moi. Je rédige alors pour mon réseau pro élargi un mail qui explique ma démarche, je les préviens qu’il n’y a aucun problème s’ils se trompent de pronom.

J’organise mon premier apéro dînatoire avec mon équipe, une quinzaine de collègues. Ils rencontrent Triss. Pour l’occasion, j’ai mis une mini-jupe. L’équipe est composée d’Américains, de Marocains, d’Algériens, d’une Sénégalaise, d’un Turc, d’un Russe… cela ne pose de problème à personne. Une vérité simple m’éclate au visage : la tolérance est pour beaucoup une question de niveau d’éducation.

À partir de janvier 2021, je vis pleinement en tant que femme trans au bureau et je lance une première démarche de transition administrative professionnelle. Je découvre que si ma société est aussi inclusive qu’elle l’affiche, les systèmes informatiques le sont nettement moins. Cela prendra six mois. En juin, je monte le dossier pour changer d’état civil. Je change tout d’un coup : mon genre, mon prénom. Je passe devant un juge en décembre, cela se passe très bien.

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