RÉFLEXIONS D'UNE FEMME TRANS (5/5). Les enfants, le corps et l’après-transition

Publié le 11/06/2026 · Par Calie Saul

Remontons un an en arrière. Parce que si ma transition a été extraordinairement acceptée au bureau, cela a été beaucoup plus difficile dans ma vie familiale.

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Alors que je commence à m’assumer au bureau, je continue de m’androgyniser au maximum pour emmener mes enfants à l’école. Je dois quand même expliquer à mes mômes que je suis trans. Ils ont 8 et 5 ans. Je cafouille et les abreuve de beaucoup trop d’informations. Ma fille comprend à peu près. À la demande de L., je vais suivre une thérapie centrée sur ma relation aux enfants et à la façon de communiquer avec eux sur ce sujet de la transidentité. Cela va durer un an.

Au moment de l’opération des seins, ma fille est suivie par un pédopsy pour sa peur de l’abandon. Elle craint que je devienne quelqu’un d’autre qui va partir. L. m’a dit quelque chose de marquant pendant la transition : « Toutes les deux semaines tu changes, c’est terrifiant pour les enfants. » Elle a raison, j’étais terrifiée moi-même et je n’ai pas assez porté attention à eux pendant ces bouleversements permanents.

Mes enfants ne peuvent plus m’appeler papa, cette « case » a disparu dans notre jeu familial. Suivant les conseils de la psy, on invente un autre mot, une autre case, ce sera « papouna ».

Je vais voir la directrice de l’école pour lui expliquer et lui dire que je ne peux plus m’androgyniser avec ma nouvelle poitrine. Elle est d’un grand soutien et m’apprend que ma transition a été observée discrètement par le personnel de l’école.

À partir de ce moment-là, je ne me travestirai plus jamais en garçon. Je jette tous les sacs de fringues homme.

Ce qui suit ensuite est une phase de stabilisation des relations sociales. Je suis la première surprise de la facilité avec laquelle les souvenirs du « moi garçon » s’effacent dans mon entourage du second cercle. Le monde me dit « bonjour Madame » avec une évidence désarmante. Mon inconscient est plus lent que la société, il est clairement à la traîne. Et il l’est encore. Comme beaucoup de trans, je me prenais souvent en photo que je postais sur les réseaux : j’avais besoin d’avoir la trace pour être sûre. Il y a un peu de vanité féminine « je suis belle, regardez-moi » mais c’est avant tout pour me prouver la réalité. J’utilisais la numérisation du monde : le virtuel faisait le réel, et c’était une aide pour moi. Six ans après avoir transitionné, ce besoin qui était presque viscéral a disparu. Maintenant quand je me prends en photo, je cherche les traces du temps.

Je vais voir un orthophoniste, un homme trans, et lui demande de m’aider à moduler ma voix vers un mode « androgyne féminin ». C’est un sujet compliqué, l’important est que la voix s’accorde à ce que dégage la personne plutôt que le genre.

Comment se finit mon histoire ? Elle n’est pas près de finir, pas avant longtemps en tout cas. Je vais rester dépendante des hormones le plus longtemps possible. En attendant, je cauchemarde souvent comme toutes mes amies trans que le pays entre en guerre et que je n’ai plus accès à mon traitement. La peur de « redevenir » homme est réelle. Autre chose, moins connue : les hormones sont aussi un élixir de jouvence, l’œstrogène fait tellement rajeunir. Il y a quelque chose de l’ordre du conte qui lie la femme trans à son traitement.

Mon couple avec Triss est à ma grande surprise de plus en plus solide, notre amour au lieu de s’effondrer se renforce malgré les années. Nous rentrons dans les stéréotypes de nos genres, je le materne, il me protège. Des diminutifs sont arrivés au cours des années, je suis devenue petite Calie, petite love, même un bijou. Cela me va très bien, j’adore quand il me manipule dans tous les sens, lâcher prise quand je suis dans ses bras ou que je m’endors sur son épaule.

Avec le temps, deux réalités me percutent. Jamais mon couple n’aurait pu s’épanouir sans la transition et la cause de ma transition n’a rien à voir avec la sexualité. Les transformations hormonales ont agi fortement dessus, ma sexualité est devenue franchement féminine. Par contre, je suis toujours soumise à l’extraordinaire et cela n’est pas près de changer.

Mes enfants ? Ils vont bien. Il ne faut jamais sous-estimer la violence d’un parent qui transitionne. Un enfant doit faire le deuil d’un parent, sans que personne autour ne le reconnaisse vraiment comme tel. Et il n’est pas facile d’inventer un rôle que le grand jeu social n’a pas labellisé. Ma fille est aujourd’hui ma complice, mon fils a eu plus de mal et commence enfin à amener des copains dormir à la maison. Depuis plus de deux ans, il ne me mégenre plus, ce qui est toujours une source de surprise pour moi.

Je sais ce que je leur ai fait subir mais je ne peux me sentir coupable car je sais aussi que si je n’avais pas transitionné, ils auraient un père profondément dépressif, ou dans la tombe. Ils auraient eu un père malade. Récemment j’étais assise avec ma fille sur son lit à plaisanter, son miroir juste en face. J’y ai vu une jeune femme en devenir avec un corps qui se métamorphose tellement vite que cela me rappelle ma transition, et une femme de 50 ans qui en fait 15 de moins avec aucune trace de masculinité. J’ai dit à ma fille que cette réalité était pour moi inimaginable et inconcevable au moment de sa naissance. Il y avait un sentiment d’extraordinaire très fort.

Je suis une femme trans, différente de chaque autre femme trans, de chaque autre femme, de chaque autre personne.

Mon parcours est indissociable de ma génération, de la technologie, de mes addictions, j’ai atteint mon but et pourtant mon inconscient a tendance à stagner en position androgyne, j’ai besoin du regard des autres, terriblement.

J’ai décidé de ne pas faire de vaginoplastie, trop lourd médicalement et pas dysphorique pour moi. En revanche, j’ai ressenti la perte de l’érection et de l’agressivité sexuelle masculine comme une bénédiction.

Dans la rue, je subis le cat call, j’ai peur dans les parkings, j’ai appris la peur de l’homme mauvais.

Pour autant je me sens femme trans et non femme. Je n’ai pas « effacé » des décennies de masculinité dans ma tête, c’est une chimère je pense. Un avantage ? Je comprends les hommes bien mieux que les femmes cis. Je comprends intimement leur sexualité. C’est un tabou de pacotille mais c’est une des raisons pour lesquelles les femmes trans font tant fantasmer les hommes, y compris les hétéros, notre rapport au sexe est familier du leur. Pour être un peu grossière : nous sommes la promesse d’une sexualité comme il la désire sans oser la demander.

La société a été très clémente avec moi. Je n’ai pas connu les grandes souffrances de mes aînées, j’ai été soutenue au-delà de tout par mon entourage professionnel, et ma famille m’a accompagnée… j’ai l’impression d’une chance miraculeuse en miroir de ce que je vois advenir, aux États-Unis surtout, un mouvement de balancier qui va ressembler à la chute d’un marteau.

J’ai pris la parole ici parce que les Braqueuses sont mes amies et parce que ce média offre du temps, de l’espace. J’espère que certains fragments de mon histoire pourront éclairer, répondre, apaiser. Je ne m’inquiète pas si d’autres agacent ou déplaisent. La diversité est la condition de la vie.

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