RÉFLÉXIONS D'UNE FEMME TRANS (3/5). L’addiction à l’extraordinaire

Publié le 11/06/2026 · Par Calie Saul

Me voici lancée dans le libertinage. C’est une histoire d’addiction… au succès, au désir, au plaisir. Avec du recul, je suis sidérée par la violence des rapports auxquels je me soumets. Je suis réifiée et violentée, systématiquement. Je découvre à la fois mon goût pour ces pratiques et mon dégoût des intentions qui les motivent. Les gestes m’excitent, le manque de respect me blesse.

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Tout ce temps-là, le garçon en moi observe la fille. Cette fille que l’on s’arrache (un peu trop littéralement). Cette fille sexuellement dominée par des adorateurs serviles. Plus je pratique la soumission et plus ceux qui me désirent entrent dans une dépendance obsessionnelle de moi. Je sais que ceux qui n’ont pas d’inclinaison pour ces « délices » ne peuvent pas le comprendre mais il s’agit bien de me sentir toute puissante.

Ma vie professionnelle dans ces années ? Je visais un poste à la NASA que je n’ai pas eu, on m’a engagé en post-doc à Bombay pour travailler sur un satellite mais je reviens vite pour un boulot au CEA où je fais la connaissance de L., ma stagiaire. On est en 2005, j’ai 33 ans.

L. est une centralienne brillantissime, sexy en diable, drôle à mourir, un peu timbrée, je tombe amoureux. Notre relation est tout de suite magique. Je cesse mes activités nocturnes sans hésitation, dopé par la joie de vivre.

Suis-je enfin un homme heureux ?

Nous emménageons ensemble rapidement. Pendant les six années qui suivent, nous menons une vie classique. J’ai du désir pour L., beaucoup. En parallèle, j’entre en analyse. Parce que j’ai l’intuition que je ne dois plus être en balancier entre la femme et l’homme en moi. Je cherche un équilibre et je le recherche d’autant plus agréablement que L. me comble. Seul problème : je prends du poids, beaucoup de poids (12 kilos). Ma psy m’explique que c’est normal : le travestissement était une protection, je le remplace par une couche de graisse.

Je vais me heurter à un problème banal : mon couple est né dans la passion. L’amour perdure, mais le désir s’érode, quoi de plus normal. Malheureusement, c’est là que je suis le plus vulnérable, j’ai décidément un trouble de la normalité, la normalité me replonge dans la peur du vide, mes terreurs adolescentes. J’ai besoin que ma vie soit un roman, j’ai besoin d’être non pas une personne normale mais bien une personne hors norme. Ma principale addiction est à l’extraordinaire.

En 2013, je deviens le père d’une petite R. Je suis fou de joie, mais je fais une couvade et prends cinq kilos supplémentaires. En 2016, je deviens père de A. Je devrais être aussi heureux mais parallèlement, j’apprends que mon père a un cancer de la peau et qu’il est pris trop tard.

C’est un cataclysme pour moi. Nous étions aussi différents que proches. On se voyait souvent, on se parlait longtemps au téléphone. Son cancer va traîner des années mais il perd vite la tête. Mon inconscient me hurle une pulsion de vie. Je commence immédiatement à maigrir. Mes désirs d’être femme remontent doucement. Jusqu’au moment où je me casse le bras et me retrouve six mois arrêtés.

L’oisiveté est la mère de tous mes vices. Rester immobilisée au lit pendant des semaines, ne rien avoir à faire pendant des mois m’a fait littéralement exploser. Intimement, je sais que mon couple est condamné mais je me bats. J’aime L. et je suis père, cela mérite un combat… que je finis par perdre. J’ai cédé, j’ai perdu, je m’en veux. Cette lutte dure une année.

Je me déteste, je me sens coupable par rapport à mes enfants, j’ai conscience de mettre en péril notre famille. Je finis par avouer à L. que notre vie ne me convient plus, sans livrer aucun détail. Elle me connaît assez pour ne pas en avoir besoin. Assez rapidement, elle tombe amoureuse d’un collègue. On se sépare comme je m’y attendais et le souhaitais. Notre rupture est douce et amicale. Il faut vendre la maison que nous avons achetée et tous nos choix sont guidés par le bien-être des enfants.

Je me retrouve seul et père séparé. Nous sommes en 2019. Lors d’une soirée où je suis Calie, je rencontre Triss., il tombe fou amoureux de moi en « elle ». Notre relation se développe, se consolide et il me découvre fugitivement aussi en homme. Pourtant Triss est un homme pansexuel, mais je reste toujours Calie à ses yeux. Il ne tarde pas à saisir que je ne suis plus qu’une coquille vide quand je ne me travestis pas. Il me soutient quand je franchis une étape importante : aller faire les courses dans ma rue « en femme », ce que je m’étais toujours refusée. Il est indéniable que j’ai déclenché une dysphorie sévère. Mes temps « hommes » sont des temps vides, une apnée jusqu’à la remontée vers ma surface féminine. 

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