RÉFLEXIONS D'UNE FEMME TRANS (2/5). Les visages de Calie

Publié le 11/06/2026 · Par Calie Saul

J’essaie de retracer ici un parcours sans trop céder à l’interprétation rétrospective, mais la question qui se pose à ce stade est bien sûr celle de la dysphorie ou plus exactement, celle de savoir si l’envie et le plaisir que j’éprouvais à me travestir étaient les signes d’une dysphorie non diagnostiquée.

Tumisu CC 0

Dysphorie de genre : détresse ressentie par une personne dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe attribué à la naissance.

Deux éléments plaident pour cette théorie : d’abord c’était une époque où le concept de dysphorie était à peine connu ; ensuite il devait bien y avoir une raison à mes constantes angoisses de mort. Bien sûr, le travestissement aurait pu être un simple marqueur d’homosexualité mais j’étais réellement attiré par les femmes à ce moment de ma vie.

La réalité ? Je ne sais pas. Je suis physicienne, expérimentaliste et aussi adepte des modèles numériques, on pense s’approcher plus efficacement de la réalité en mettant en évidence les contradictions, en comparant les mesures aux modèles. J’ai un adage : la mesure a quasi toujours raison. Au risque d’en décevoir beaucoup, je dois confesser qu’en vieillissant, je m’intéresse de plus en plus aux conséquences et de moins en moins aux causes.

Mais depuis quelque temps, je me plonge avec délectation dans des cours de philo sur YouTube. Et un des sujets traités a été celui de la théorie du Genre avec une partie sur la transidentité. La question de la cause première et de la raison de ma dysphorie, sujet que j’avais abandonné depuis longtemps, m’est revenue en pleine tête par une remarque d’un philosophe : les problèmes d’intégration de l’identité sexuelle sont centraux parmi les causes de la dysphorie de genre. L’intégration psychologique à partir de modèles est liée à un processus d’identification. Si l’expérience est traumatique, il n’y a pas identification.

D’un seul coup l’importance des modèles masculins qui auraient dû construire mon identité me tombe dessus. Quels ont été mes modèles masculins lors de mon adolescence ? La réponse … aucun. Est-ce que mes expériences avec les personnes qui auraient dû être mes modèles ont été traumatiques ? Physiquement non, psychologiquement oui. Avec ma sœur nous vivions sous la devise : pas de vague. Mon père imposait une chape de plomb permanente. Mais en dessous du calme plat, il y avait des tsunamis qui percutaient nos inconscients.

Je me suis construit en opposition à mon père, à mon grand-père et à tous les hommes de ma famille. Mon modèle a été ma grand-mère et les actrices pornos dont je magnifiais le plaisir… illusion tragique d’adolescent sans expériences. Cette révélation détonante et insoupçonnée m’a fait pleurer pendant une bonne heure. J’avais compris du moins en partie la raison de mon mal-être profond. Les modèles qui ont construit mon identité de genre furent féminins et non masculins. Est-ce que cela change maintenant quelque chose ? Aucunement puisque ma dysphorie est réglée depuis longtemps. Est-ce que cela aurait changé quelque chose avant ma transition ? Non. La souffrance était ancrée depuis trop longtemps.

Revenons à ma jeunesse, ou plutôt à ses derniers feux. Je suis en deuxième année de fac quand je fais l’amour pour la première fois avec une femme. Non seulement cela se passe très bien mais je découvre que je suis doué pour l’acte. Ma véritable première histoire d’amour démarre au début de ma maîtrise. Nous sommes amoureux, fusionnels et notre couple, classique en tout, va durer une année. Tout ce temps, je ne me travestis pas, et n’en ressens aucun manque. Nous nous quittons et je rencontre une autre jeune femme à qui je mentionne un jour ma phase « travesti ». C’est un fantasme vibrant pour elle. J’ai 26 ans, je suis en thèse, et nous nous lançons dans une relation amoureuse. Le fait que je m’habille en femme dans le cadre de notre intimité alimente les flammes de sa passion.

Une année plus tard, nous nous séparons. Je pense que c’est le moment de bascule dans ma vie. Qu’est-ce qui a changé ? Notre société est obsédée par la recherche d’une vérité immanente. Le culte de l’identité a pour principal commandement un « connais-toi toi-même » passé comme une torche de Socrate à Judith Butler. Quand j’examine mon parcours, il me semble que la théorie et la pratique ont souvent joué à « l’œuf et à la poule ». Parce que le plus grand bouleversement de ma vie, je le dois à internet.

Je me connecte et m’invente un prénom et une identité féminine. Jamais je n’aurais imaginé le succès que mon double obtient immédiatement. Attention, je ne suis pas en train d’insinuer que ce « moi » travesti était un simple avatar érotico-ludique, mais je dois laisser une place importante à la puissance du désir. Car dès que mon annonce est en ligne, je me découvre désirée comme peu de gens le seront dans une vie. C’est par cette porte que les hommes entrent dans ma vie. Je suis littéralement intoxiquée par le désir que j’inspire. Alors que je ne m’étais jamais caressé en invitant un corps mâle dans mes fantasmes, je vais assez naturellement explorer ce royaume où l’on me révère comme une reine.

Deuxième bouleversement : je pensais que j’adorais le sexe mais rien ne m’avait préparée au plaisir que je prends à être pénétrée. À la même période, un collègue m’initie à la scène des clubs libertins.

Comment restituer l’intensité des plaisirs que je découvre ? Dans Roméo et Juliette, Shakespeare écrit : « Ces délices violents ont des fins violentes. Dans leurs excès ils meurent, tels la poudre et le feu que leurs baisers consument. » Eh bien, les nouveaux délices que j’expérimente sont en effet violents, mais ils sont sans fin.

Dans tous les « si » qui articulent mon parcours, il en est deux qui conditionnent tous les autres.

Si j’avais eu 27 ans, vingt ans plus tôt, dans un monde sans internet, je ne serais jamais allé rencontrer en travesti des hommes au bois. Sans la possibilité technologique, je n’aurais sans doute pas eu accès à l’expérience.

Si j’avais été moins désirée en femme qu’en homme, je n’aurais sans doute pas continué à me travestir. Sans l’ivresse de ce désir, je n’aurais sans doute pas eu accès à l’expérience.

Mais je pense que j’aurais été un homme profondément malheureux, dépressif et mélancolique.

Je pense avoir fait remonter une dysphorie sous-jacente, mais ne pas être né avec. La poursuite des plaisirs, comme toutes les grandes aventures, est un chemin de métamorphoses. Pour autant, j’ai l’intuition que sur tous les autres chemins, j’aurais marché à l’ombre d’une frondaison suffocante.

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