BORDERLINE (1/3). Ils aident les parents d'enfants souffrant de troubles du comportement
Connexions Familiales : pour accompagner le trouble borderline : https://proches-borderline.org/
Dans les années 90, Pierre travaillait dans l’industrie pétrolière. Il parcourait le monde, négociait des affaires complexes avec des responsables de compagnies pétrolières de pays lointains. Il était passionné par son travail et ne passait pas plus de cent jours par an en famille. Caroline en voulait un peu à son mari pour son absence, mais c’est elle qui avait décidé de ne pas le suivre, et c’est elle qui avait choisi d’arrêter sa carrière dans les RH pour se concentrer sur l’éducation de leurs deux filles. Caroline est le genre de femme qui décide pour elle-même et assume ses choix.
Dans leur maison de la région parisienne, elle devait donc incarner l’autorité. Quand Pierre rentrait, Caroline était légèrement agacée par sa vision idyllique du tableau familial. L’adoration mutuelle entre le père prodigue et ses filles était assez logique : après tout, il n’était jamais là longtemps et il s’agissait d’en profiter. Il était difficile de lui reprocher de ne pas prêter attention aux petits désordres, aux caprices. Difficile, mais assez tentant, parce qu’à la longue, le décalage avait tout de même un léger goût d’injustice.
Caroline dit d’elle-même qu’elle a un sacré caractère et que ses emportements ne favorisaient pas les retrouvailles auxquelles elle aspirait. Pierre la dédouane volontiers : « On picolait trop, on s’engueulait trop, on avait des torts tous les deux, mais le vrai fautif, c’était moi. Je savais que je devais faire un choix entre ma carrière et ma famille et je tardais à le faire. »
En 1994, Pierre abandonne le pétrole et prend la direction d’une PME… à Lyon. Ce n’est pas chez eux, mais c’est tout de même beaucoup plus proche qu’Abou Dhabi. Caroline ne veut toujours pas déménager. La distance doit lui paraître anecdotique maintenant que son mari travaille dans l’Hexagone. Quand elle en parle aujourd’hui, elle en éprouve une grande culpabilité. Pierre aimerait la convaincre qu’elle n’y est pour rien, que c’est lui qui « a déconné », longtemps. Parce qu’en se rapprochant de sa famille, Pierre a sous-estimé le choc que va engendrer sa reconversion. La vie qu’il laisse derrière lui se jouait à Téhéran, Singapour, Pékin, Houston, Caracas, Brazzaville, Karachi ; chaque projet était un défi, ses interlocuteurs de haut niveau.
Alors, sur les berges du Rhône, Pierre ouvre un chapitre qu’il va intituler « mes années égoïstes ». Avec du recul, le titre plus juste serait « ma dépression ». Les années vont passer lentement. De 1994 à 2004, les jobs s’enchaînent pour Pierre et la monotonie le ronge.
Il est temps de donner plus de place dans ce récit à Julie. C’est une enfant joyeuse et rayonnante. À l’école, elle souffre de dyslexie et de dysorthographie, mais ses professeurs l’aiment beaucoup et l’accompagnent. Caroline trouve que sa fille a des problèmes de concentration. Cela s’explique peut-être parce qu’elle n’a jamais bien dormi.
Dans le couple, les incompréhensions et les ressentiments accumulés font monter les tensions. Le sujet de Julie s’invite dans les disputes. Caroline commence à en vouloir à sa fille d’accentuer la dissension entre Pierre et elle. C’est ténu mais tangible. Caroline aimerait retrouver son mari quand il est là, ou plutôt qu’il soit un peu plus là pour elle. Mais Julie est accrochée à son père dès qu’il apparaît à la maison. Caroline est une mère déboussolée par un pincement de jalousie, qu’elle se reproche bien sûr.
Pierre est de moins en moins patient. Surtout, il fuit. Quand les disputes éclatent, il lui arrive souvent de prendre sa moto et de filer à 200 km/heure dans la nuit pour disparaître plusieurs jours. Au sentiment de trahison s’ajoute la peur de l’accident ; les grandes évasions de Pierre naissent toujours dans la colère et l’alcool.
Caroline aussi laisse plus de place à la colère. Elle est une femme « en contrôle », mais elle a été très dépressive dans l’adolescence et sait qu’elle doit garder quelques démons intimes au loin. Avec Pierre, il lui arrive souvent de se montrer violente verbalement. Avec ses enfants, elle est d’une nature câline et tendre, mais elle commence à prendre Julie en grippe. L’enfant est toujours en attente des retours de son père, une attente qui prend trop de place ; Caroline a du mal à lui faire faire ses devoirs ou à la faire ranger sa chambre. Julie gère mal la frustration et la contrainte ; la mère s’impatiente, le père prend systématiquement la défense de l’enfant.
En 2001, Julie a douze ans. La puberté pointe, la métamorphose corporelle est spectaculaire. Un soir de vacances au ski, les parents s’engueulent une fois de plus autour d’une table de restaurant. Julie a le visage si fermé qu’un silence s’installe. Caroline a encore aujourd’hui le ventre qui se serre quand elle se rappelle la phrase que prononce alors sa fille : « Vous allez voir comme je vais vous en faire baver ! »
Julie a treize ans quand elle déclenche une anorexie implacable. Pierre travaille dans le Nord. Caroline passe en mode combat et mène l’assaut des pédopsychiatres. C’est une lutte où elle ne cesse de prendre des coups, comme ce mandarin qui, durant une consultation, lui demande, avec un regard sévère, si elle a allaité sa fille et affirme : « Ce n’est pas une anorexie structurelle, donc ce n’est pas du ressort de la psychiatrie. » Julie pèse 38 kilos pour 1,68 m.
Caroline entrevoit une lueur d’espoir quand sa fille intègre la Maison de Solenn, dirigée par Marcel Rufo, mais l’institut doit bientôt la transférer à Cochin : Julie vient d’avoir quatorze ans et fait une fausse couche. Son partenaire n’a qu’un an de plus et l’acte était consenti.
Dans sa période anorexique, Julie est une élève brillante. En fin de 4e, elle reçoit les félicitations. En début de 3e, elle bascule dans la boulimie et ne veut plus travailler. Sa déscolarisation est rapide ; l’accélération des troubles du comportement est fulgurante. Julie part tous les jours fumer du shit avec ses nouveaux potes dealers en cité. Elle rentre dans des états dramatiques. Caroline est perdue, ses amies la culpabilisent : elle ne sait pas poser des limites. Une mère sent que son enfant est malade et son entourage lui renvoie que sa mauvaise éducation est en train de produire une délinquante. Pierre est du côté de sa femme, il la soutient, mais c’est Caroline qui fait tout, seule. Aussi dure soit la période, elle résiste et préserve le lien.
Il n’y aura pas de classe de seconde, ni de première pour Julie. À la place s’installe la terreur : la drogue, la scarification, les mises en danger sur les réseaux sociaux, les insultes, les tentatives de suicide. Le plus dur, ce n’est pas la violence, mais les fugues, le chantage à l’autodestruction. La mère et la fille s’affrontent entre les crises et le ballet de petits copains pas méchants, mais dont les jeans ont parfois du mal à cacher le bracelet électronique. La fille exorcise sa peur de l’abandon en testant la mère, et la mère tient comme elle peut, mais elle tient.
Quand elle l’accepte, Julie voit des psys. Ils parlent d’addiction, de dépression, ils parlent de TS ; bref, ils reconnaissent les effets et passent à côté de la cause. Le trouble borderline figure pourtant au chapitre des troubles du comportement dans le DSM (la bible de la psychiatrie américaine) depuis l’édition de 1980.
Quand sa petite sœur entame sa terminale, Julie, qui a dix-neuf ans, décide de reprendre des études. Elle le fera grâce à une initiative de son ancien lycée appelée « Come Bac », animée par des professeurs volontaires. Et le bac, elle l’obtient haut la main. C’est évidemment un moment d’espoir pour toute la famille.
Julie veut enchaîner sur un master. Pierre décide de prendre sa retraite pour l’accompagner. D’une certaine façon, il sonne la fin de partie de sa période égoïste. Julie se bat, mais les problèmes lourds subsistent. Pas question pour ses parents de relâcher leur attention.
Julie décroche son premier boulot à la Banque de France. Elle reste vulnérable. Poursuivie par un syndrome de l’imposteur, elle décroche rapidement. S’ensuivent quelques emplois plus « simples » de vendeuse, mais la confrontation aux autres s’avère difficile.
Caroline et Julie suivent des séances de psychoéducation à la clinique de Garches, sur le trouble bipolaire. Un rendez-vous est pris avec le psychiatre qui anime la formation. Pour la première fois, le diagnostic de borderline est posé. Julie a vingt-sept ans…
Un beau jour, elle ramène à la maison un grand mec plein d’allure. Julie demande à ses parents : « Je m’entends bien avec lui, êtes-vous d’accord pour qu’il reste un peu à la maison ? » La maison l’accueille et il ne repartira pas.
Parallèlement, Caroline continue à chercher des solutions. Elle tombe sur l’annonce d’une formation à l’attention des familles qui ont un enfant souffrant du trouble de la personnalité borderline (TPB) et qui ont besoin de réponses. Une thérapeute franco-américaine, Caroline Paul de Valdivia, et une Canadienne, Lynn Courey, elles-mêmes mères d’enfants souffrant du trouble borderline, l’animent à l’hôpital Mignot, à Versailles, à l’initiative du Pr Mario Speranza. Leurs associations se nomment NEA-BPD (USA) et la Sashbear Foundation (Canada). Le programme de formation s’intitule « Connexions familiales ».
Caroline et Pierre assistent, au cours d’un week-end, à cette première formation. À l’issue du week-end, les deux intervenantes disent qu’elles espèrent que le cours a aidé et demandent des volontaires pour devenir formateurs à leur tour et faire grandir l’association en France : Caroline et Pierre s’inscrivent.
Ils vont être les premiers bénéficiaires des compétences acquises. Julie lutte encore contre la maladie, mais elle a mûri et, à présent, ses parents savent nommer son adversaire.
En 2018, Caroline et Pierre lancent l’association Connexions familiales avec trois psychiatres et cinq autres parents. La première année, trente-six parents s’inscrivent, ainsi que deux professionnels de santé.
En 2025, l’association compte vingt formateurs et a accompagné plus de cinq cents personnes dans l’année. Parmi eux, une quarantaine de professionnels qui ont mis en place la formation acquise dans leurs structures hospitalières.
Pierre en est le président. Caroline siège au conseil d’administration. Pierre a retrouvé un « métier » qui le motive et l’engage. Caroline est heureuse et plus apaisée. Leurs petits-enfants, dont le tout jeune fils de Julie, batifolent presque tous les week-ends dans le jardin de leur maison.
Caroline et Pierre souhaitent ajouter combien la petite sœur de Julie, Marie, a été motrice dans les progrès de sa grande sœur. Son courage et sa bienveillance ont souvent soutenu toute la famille, mais sans doute au détriment de son propre équilibre mental, qui en fut fragilisé.
Un lien très fort existe entre Julie et Marie. Elles s’entraident et s’écoutent dès qu’une fragilité apparaît chez l’une ou l’autre. Caroline et Pierre expriment ensemble leur amour et leur admiration pour leurs filles, dont le parcours de vie est loin d’avoir été facile.
Caroline et Pierre, sous mes yeux, achèvent de me raconter leur histoire, émus du parcours, des mots qu’il a fallu chercher si longtemps pour bien nommer les choses. Leur sincérité a un parfum de concorde. Ils n’ont évité aucune confession douloureuse, mais dans leur récit, chaque fois que l’un s’accablait, l’autre s’interposait pour intercepter le blâme.
En guise de conclusion, ils me racontent qu’il n’y a pas longtemps, ils ont dit à leur fille : « On aurait tout donné pour que tu n’aies pas à traverser ces épreuves, mais merci à toi et à tes épreuves pour avoir fait de nous de meilleures personnes. »
Moi, j’entends en écho l’enfant qui déclarait si jeune : « Je vais vous en faire baver. » Je souris en ajoutant dans ma tête : « Mais ce ne sera pas en vain. »
Pour poursuivre sur le sujet, deux récits de mères >>>
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