BORDERLINE (2/3). La porte de la chambre d'Alice

Publié le 15/06/2026 · Par Manon Buselli

Si la chambre d'Alice pouvait parler, elle raconterait des histoires tristes. Ce soir, elle se dresse, comme souvent verrouillée, entre ma fille de seize ans d'un côté et, de l'autre, mon mari Lorenzo et moi.

Je repenserai souvent à cette scène. Elle illustre parfaitement le fait que la façon de raconter une histoire lui confère un sens.

Par exemple, ce soir, je pourrais raconter que tout mon corps se glace quand j’entends Lorenzo crier à ma fille : « On n’en a plus rien à foutre de tes chantages ! » Mais l’histoire n’est pas la même si j’ajoute qu’au moment où il prononce ces mots, je me tiens dans le couloir, une poignée de cheveux arrachée, des traces de strangulation en guise de collier et une douleur lancinante à l’épaule. Si je ne précise pas que c’est ma fille qui m’a tabassée et que c’est loin d’être la première fois… non, l’histoire n’est décidément pas la même. Je ne suis pas encore sortie de l’état de sidération dans lequel me plongent toujours ces attaques ; mon regard glisse sur le salon saccagé à grands coups de pied et s’arrête sur le sapin. Je me dis qu’on ne s’est pas donné beaucoup de mal cette année pour le décorer ; la guirlande clignote, ma douleur aussi. Noël, c’est dans deux jours et je me demande comment faire pour qu’on ait tout oublié d’ici là.

Lorenzo est retourné dans le salon, exaspéré, épuisé. Cette fatigue-là, je la connais intimement, elle a un goût d’injustice. Je frappe à la porte, qui s’ouvre. Alice est un peu perdue, elle m’informe qu’elle a avalé tous les médicaments qu’elle a trouvés et qu’elle ne se sent pas bien. Je n’appelle pas les pompiers, sans doute parce qu’on les appelle trop souvent. J’en veux à Lorenzo, moins à cause de ce qu’il a dit que parce qu’il se contente de grommeler quand je lui demande d’appeler un taxi. Je vais amener Alice aux urgences psychiatriques, celles où on s’est bien occupé de nous la dernière fois. Le fait que j’emmène ma fille, « qui vient d’avaler tous les médicaments qu’elle a trouvés et qui ne se sent pas bien », aux urgences psychiatriques plutôt qu’aux urgences tout court a beaucoup de sens dans cette histoire, mais sur le moment il m’échappe. Je pense : « On le sait pourtant qu’il ne faut pas laisser de médocs dans sa chambre. » Je pense : « Ce qu’a dit Lorenzo est affreux, mais c’est exactement ce qu’Alice recherche : nous faire craquer et dire le pire. Moi aussi, souvent, je dis le pire. » Je pense : « Je t’en veux, Lorenzo, de penser que je fais partie du problème. Non, je ne me laisse pas faire. La violence de la fille me sidère. J’ai lu que ça arrive aussi aux femmes victimes de viol. » Il faut bien que je le prenne, ce taxi, et que j’emmène ma fille quelque part.

Dans le taxi, Alice sombre. Quand j’arrive aux urgences, on m’informe qu’elle est dans le coma. Ils appellent le SMUR. Je n’ai plus de cigarettes. Je pense à appeler mon père, mais je sais qu’il canaliserait son angoisse en se défoulant sur mon mari et je n’ai pas la force de supporter cette charge de stress supplémentaire. Je décide d’appeler mon amie Sybille, j’ai honte à l’idée qu’elle prépare sans doute Noël. J’appelle aussi Lorenzo pour lui dire que la situation est grave ; il me reproche d’exagérer, il est en plein déni. Je raccroche et pense : « C’est quoi ton idée ? J’abandonne notre fille ici, je te rejoins, on regarde un film ? Au motif que c’est quoi… la routine ? » Sybille me rejoint, elle reste toute la nuit avec moi. Au matin, on me dit que ma fille est sortie d’affaires et doit rester en observation. Je rentre et trouve Lorenzo, douché, rasé, si beau, prêt à partir pour le cabinet d’architecture qu’il dirige ; il va sans doute passer une journée passionnante. L’histoire n’a pas exactement le même sens si je ne précise pas qu’il va, deux semaines plus tard, plonger dans une dépression profonde. Mais là, il est sept heures du matin, je ne sais pas ce que réserve le futur et je remarque juste qu’il a enlevé les décorations de l’arbre. Je me demande si c’est pour illustrer une tristesse qu’il ne sait plus verbaliser ou si c’est juste un geste passif-agressif.

Deux mois plus tard, Alice sort de l’hôpital. Elle a signé un contrat avec l’équipe de soignants : elle doit prendre ses médicaments tous les jours et ne pas me frapper. Si elle ne respecte pas cet engagement, elle sera hospitalisée à nouveau. Le lendemain, je travaille à la maison et elle vient me demander quelque chose. Je ne suis pas assez disponible, peut-être que je l’envoie balader, je ne sais plus. Elle m’insulte. Je dis une vacherie. Elle me frappe. Je pense à m’enfuir, mais je sais que si je le fais, elle risque de tout détruire dans l’appartement ou, comme la dernière fois, de réunir mes vêtements et de les asperger d’huile ou de produits détergents. Alors je reste et elle me roue de coups. Je parviens à attraper le téléphone, j’appelle les pompiers : « Ma fille a des problèmes psy, venez vite, elle m’attaque ! » L’appel au secours est lancé, les pompiers vont arriver, accompagnés de la police, ils vont venir très vite ; j’ai l’habitude, et je sais aussi que cela va tout de même me paraître très long. Alice veut s’échapper maintenant, je la retiens à la porte et crie à mon nouveau voisin de m’aider ; il a forcément entendu la dispute. D’ailleurs le voici. Il n’est là que depuis deux mois, il n’a pas les détails, mais il sait que quelque chose de terrible se joue de l’autre côté du mur. Alice comprend qu’elle est coincée, elle file dans sa chambre. Je fume une cigarette à la fenêtre ; mon voisin ne sait pas quoi faire, alors il remet un peu d’ordre chez moi. Cela pourrait être touchant, mais j’en ai marre d’être touchée. Il vit sans doute dans un monde où ça n’existe pas, les filles qui attaquent leur mère. Il n’a pas d’enfant. Je n’ai pas le courage de tout lui raconter. Je dois trop souvent raconter cette histoire depuis le début : les crises de colère qui ont commencé à l’âge de quatre ans ; l’escalade de la violence, toujours dirigée contre moi ; les tentatives de suicide, réelles ou pas ; tous les pédopsychiatres avec leurs théories sur la peur de l’abandon de ma fille qui « teste ses limites, mais ça va passer » ; tous les autres qui tombent sous son charme en une séance ; la pression de toujours se remettre en question pour ne pas céder à la colère ; les tensions avec Lorenzo qui pense que je me « laisse frapper ». Non… là, en attendant les pompiers et les flics, je n’ai pas à cœur de tout raconter à mon jeune voisin. Il a ouvert sa porte, il est venu à mon aide. Un jour, on en parlera, ou pas.

Dans un mois, un chef de service va enfin poser un diagnostic : ma fille est borderline. Nous sommes toutes les deux victimes de sa maladie. Borderline, en anglais, ça veut dire : la limite. Ça me fait penser à la porte de la chambre d’Alice.

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