LA RÉPUBLIQUE DES OUBLIÉES : Dans l'unique prison de Guyane, les femmes détenues survivent à l'invisible.

Publié le 19/07/2026 · Par Stéphanie Fanfan

La première chose que j'ai remarquée, c'est le drapeau. Bleu, blanc, rouge, claquant au vent devant des palmiers. 

Je m'étais préparée à quelque chose d'autre… Le béton oppressant, la jungle de métal, le bagne dans les yeux de tout le monde. J'avais lu les rapports, ingéré les statistiques, traversé l'Atlantique avec mes représentations métropolitaines soigneusement rangées dans mon bagage de chercheuse. Et là, un drapeau français avec des palmiers. Ce décalage, si simple, si visuel, allait définir les semaines qui suivirent.

Remire-Montjoly. L'unique établissement pénitentiaire de Guyane. Du bleu partout: les murs, les portes, les couloirs. Pourquoi le bleu ? Je n'ai jamais eu de réponse satisfaisante. La lumière y est naturelle, les espaces extérieurs plus présents qu'ailleurs. C'est moins agressif que les prisons métropolitaines avec leurs LED aveuglantes, moins de bruit blanc permanent. L'accueil du personnel a été le plus efficace que j'aie jamais connu dans un établissement pénitentiaire : prêts pour mon arrivée, volontaires pour parler, sans la résistance habituelle. L'établissement est propre. Presque apaisé.

Presque.

Sauf qu'il y a le bruit des portes.

Ce clic métallique: sec, définitif, identique partout dans le monde qui traverse le calme apparent comme un rappel. On a beau peindre les murs en bleu, accrocher des fresques colorées dans les couloirs, laisser entrer la lumière guyanaise : quand une porte de prison se referme, elle dit la même chose qu'à Fleury-Mérogis ou à Fresnes. Elle dit que tu n'as pas le choix. Et sous le calme, il y a une tension que les murs ont mémorisée: celle d'une mutinerie en 2020 qui a rebattu les cartes, rappelant que la sérénité de surface n'est jamais acquise.

C'est dans ce cadre-là, ni le bagne de mes représentations ni la prison modèle des discours officiels, que j'ai passé des semaines à rencontrer les femmes détenues de Guyane. Ce que j'y ai trouvé m'a convaincue d'une chose : en France, les femmes incarcérées sont les grandes oubliées de la République. Et en Guyane, elles le sont deux fois.

Ce que les murs racontent

Le quartier des femmes n'a pas été conçu pour elles. C'est la première chose qu'on comprend quand on traverse le long couloir qui mène à la MAF (Maison d’arrêt des Femmes) Quatre salles d'activités : un coin couture, une salle de classe, une salle informatique au matériel vétuste que personne n'a vraiment les moyens de faire fonctionner correctement, voire même l’idée de s’en servir. Pas d'accès au centre socioculturel de l'établissement. Pour y aller, il faudrait traverser les quartiers masculins. Alors les activités doivent venir à elles… Quand elles viennent.

À quelques centaines de mètres, le quartier des hommes dispose de plusieurs unités distinctes, d'un quartier « Respecto » inspiré du modèle espagnol de réintégration, de formations variées, du DAEU (diplôme d’accès aux études universitaires), du brevet. Chez les femmes : le CFG (le certificat de formation générale), le niveau le plus bas du système éducatif français. Pour tout le monde. De la femme qui apprend le français pour la première fois à celle qui arrive en détention avec déjà un BEP, un CAP, voire des années d'expérience professionnelle derrière elle.

Pendant longtemps, rejoindre l'établissement sans voiture relevait du défi. Aucun bus ne desservait le site. Ce n'est qu'en 2024, sous l'impulsion du nouveau directeur Mr. Tété Mensah et sa politique ambitieuse, qu'une liaison a été mise en place. Pour les familles précaires (et elles le sont souvent), cela pouvait signifier des mois, parfois des années, sans visite. Sans contact physique. Sans le lien que les spécialistes de la réinsertion s'accordent pour reconnaître comme essentiel. Ce n'est pas de la mauvaise volonté ici. Suite à mes observations, Mr. Mensah et les acteurs de terrain font ce qu'ils peuvent, souvent remarquablement bien, dans des conditions que Paris ne regarde pas. C'est autre chose, plus insidieux, plus profond. C'est l'indifférence structurelle d'un système qui n'a jamais vraiment pensé aux femmes, et encore moins à celles des anciennes colonies françaises.

"Perdre la tête à ne rien faire"

Elles me l'ont dit de dizaines de façons différentes. La lassitude. Le temps qui s'étire sans forme, sans but, sans repère. "On perd la tête à ne rien faire." La prison leur a appris une chose qu'elles n'avaient pas demandé à apprendre : la patience. Une patience forcée, creuse, qui ressemble davantage à une capitulation qu'à une vertu.

Ce qui revient aussi, ce sont les enfants. Toujours les enfants. “Je fais ça pour mes enfants, vous savez, Madame, j’en ai trois, ils sont ma fierté” Leurs visages, leurs voix au téléphone, les anniversaires manqués, les premières fois qu'on rate. “C’est l’anniversaire du petit là, je suis même pas là pour lui.” Le déracinement. Beaucoup d'entre elles sont étrangères, loin de tout ce qu'elles connaissent, dans une langue qui n'est pas la leur, dans un système qu'elles ne comprennent pas toujours. La perte de confiance. En elles-mêmes d'abord, puis dans les autres. "En prison on se crée des liens, mais faut faire attention à ce qu'on dit. Les cancans peuvent amener des problèmes." La méfiance devient un mode de survie.

Donc quand je leur demande ce qu'elles veulent à la sortie, les réponses se ressemblent toutes : retrouver leurs enfants. Trouver un travail. Rester tranquilles. Reconstruire. Elles ne demandent pas grand-chose. Certaines rient, elles me rétorquent qu’elles aimeraient travailler en restauration. “Vous savez, je n’ai pas de diplôme mais je sais bien cuisiner. Quand je sors, je vous invite à la maison et je vous cuisine un plat de chez moi” Juste ce que n'importe qui demanderait. Mais ce qui m'a le plus frappée, c'est une demande d'une simplicité désarmante. "Ce serait bien d'avoir quelque chose, un truc, une formation, pour prouver qu'on a un truc. Qu'on a été utile. Un diplôme." Prouver qu'on a été utile… Ces mots m'ont suivie longtemps après avoir quitté l'établissement... La valeur d’un être humain devrait-elle se mesurer à sa productivité? Une femme qui demande à une institution jugée totalitaire de lui donner les outils pour prouver sa propre valeur. Un appel à l’aide sans réponse…

“J’ai l’équivalent d’un BAC+2 et on veut m’apprendre à conjuguer le verbe être, tchip”. "Qu'est-ce que je vais faire du CFG ?" La question n'est pas rhétorique. Elle est le constat d'un système qui ne l'a pas vue.

Il n'y a pas d'évaluation individuelle. Pas de diagnostic de départ, pas de suivi de progression, pas d'objectifs personnalisés. Une femme m'a dit que ce serait bien d'être évaluée, juste pour savoir où elle en est, comment elle évolue. Ce que n'importe quel système éducatif offre par défaut à n'importe quel élève est absent ici. Un oubli.

Le bagne qui ne meurt pas

La population du quartier femmes est à l'image de la Guyane elle-même : surinamaises, brésiliennes, haïtiennes, bushinengés, guyanaises francophones, métropolitaines. Des femmes qui parlent le taki taki, le créole, le portugais, le français, et parfois tout ça à la fois, parfois presque pas le français du tout. Un brassage culturel et linguistique dont l'institution pénitentiaire, pensée à Paris pour des détenus francophones, ne sait pas quoi faire.

Cette Guyane-là, carrefour, frontière, territoire de toutes les mobilités, n'existe pas dans les politiques pénales nationales. C'est une périphérie qu'on administre de loin, un territoire inconnu, un département “en filigrane”, avec des outils conçus ailleurs, pour des réalités différentes.

Et Paris, justement, ne regarde pas. Ou quand elle regarde, c'est pour confirmer ses représentations. En mai 2025, le ministre de la justice Gérald Moussa Jean Darmanin annonçait la construction d'une troisième prison de haute sécurité en France à Saint-Laurent-du-Maroni, en pleine jungle amazonienne. Sur les terres mêmes de l'ancien bagne, là où débarquaient les forçats de 1850 à 1938.  Projet qui existe depuis bien plus longtemps mais qui retentit bien dans les médias, un an avant une présidentielle.

Il souhaite “mettre hors d’état de nuire les profils les plus dangereux du narcotrafic”. avec “soixante places “, pour les “profils les plus dangereux du narcotrafic” et des “islamistes radicalisés”. Le choix du lieu n'est pas anodin. La rhétorique non plus : "dangereux", "hors d’état de nuire", "guerre contre le narcotrafic". Pas un mot de réinsertion. Pas un mot sur les femmes. Le bagne ne s'est pas dissous. Il s'est modernisé.

Quelques mois plus tôt, en février 2025, le même ministre ordonnait l'arrêt de toutes les activités qu'il jugeait "ludiques" dans les prisons françaises, après qu'une polémique avait éclaté autour de soins du visage offerts à des détenus à Toulouse. La contrôleuse générale des lieux de privation de liberté avait rappelé que ces activités sont prévues par la loi et qu'elles "réapprennent aux gens à revivre normalement". Bien sûr, elle n'avait pas été entendue. Pourquoi faire? En Guyane, dans le quartier des femmes, la décision n'a presque rien changé. Il n'y avait déjà presque rien à supprimer.

Ce que j'ai emporté

Je suis repartie avec le bruit des portes dans les oreilles. Avec le drapeau, l’humidité, la flore d’un autre monde et les palmiers. Avec la phrase en répétition dans la tête: “prouver qu'on a été utile” qui ne me quitte plus. Combien vaut une vie humaine? Comment la mesurer?

En 2024, l'établissement de Remire-Montjoly a obtenu le label qualité de la Direction de l'Administration Pénitentiaire. Une reconnaissance réelle, méritée pour ce qui fonctionne, côté hommes. Mais le label est un score global. Il ne distingue pas. Il moyenne. Et dans cette moyenne, les femmes disparaissent une fois de plus. Elles représentent moins de 4 % de la population carcérale française. Elles sont mères, étrangères, multilingues, déracinées, souvent sans ressources juridiques suffisantes pour comprendre leur propre situation pénale. Elles sortent sans diplôme reconnu, sans formation adaptée, avec pour seul bagage la patience et la résilience que la prison et leur vie leur ont imposées.

La République se dit indivisible. Dans la jungle guyanaise, sous le drapeau qui claque avec les palmiers, elle divise encore.

Stephanie Fanfan est criminologue. Cet article est issu d'une observation participante et d'entretiens informels menés au sein de l'établissement pénitentiaire de Guyane, Remire-Montjoly.

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