Chengdu, Mexico et Gaza, des femmes déplacent les lignes
À Chengdu, Mexico et Gaza, des femmes gagnent du terrain en créant des lieux, des équipes et des règles qui leur étaient jusqu’ici refusés. Une librairie féministe fait communauté sous surveillance, des cavalières entrent dans les catégories charro et des joueuses amputées préparent un possible Mondial. Trois récits où la transmission passe autant par les livres que par le sport, et où chaque avancée repose sur des structures encore fragiles mais déjà capables d’ouvrir la voie.
À Chengdu, l’émancipation commence entre les rayonnages. Dans cette métropole du sud-ouest de la Chine, Shen Shen dirige Laishuxia, une librairie féministe ouverte en août 2023. Le reportage de The Guardian décrit un lieu devenu l’un des points d’appui d’une sociabilité féminine qui avance avec prudence. On y trouve notamment des ouvrages de Judith Butler, Simone de Beauvoir et Chizuko Ueno. Surtout, l’établissement accueille de petits groupes de lecture et de discussion consacrés à la ménopause ou aux biais sexistes de l’intelligence artificielle.
Le choix du livre n’a rien d’anodin. Dans un pays où des comptes féministes sont régulièrement fermés lorsqu’ils sont accusés d’alimenter un « antagonisme entre les sexes », la librairie permet de faire circuler des textes, des expériences et des questions sans se présenter comme le siège d’un mouvement. Les rencontres en présentiel pouvant attirer l’attention des autorités, Shen Shen évite les thèmes susceptibles de provoquer une intervention et prévient la police avant chaque événement. Laishuxia tient donc sur une ligne étroite : offrir un espace durable aux lectrices, tout en composant avec un environnement politique qui surveille étroitement les formes d’organisation collective.
Cette communauté ne se limite pas aux rayons. Le quotidien britannique présente également Rearview Mirror, un bar réservé aux femmes ouvert en 2025 par Zhang Wenjia et sa compagne, ainsi que GiCD, pour Girls in Chengdu, réseau lancé en avril 2024 par He Jiayu et Bai Yuanjie. Des centaines de participantes s’y retrouvent autour de séances d’escalade, de projections, d’ateliers créatifs et d’autres activités hebdomadaires. Les fondatrices mettent en avant des usages immédiats — se détendre, éviter le harcèlement, rencontrer d’autres femmes — plutôt qu’un discours politique frontal. Cette retenue n’efface pas la portée sociale de ces lieux : elle leur permet de durer.
À plusieurs milliers de kilomètres, un autre cadre traditionnellement masculin commence lui aussi à céder. Au Mexique, la Fédération mexicaine de charrería a reconnu en mars 2026 le premier groupe féminin autorisé à participer à des catégories jusque-là réservées aux hommes. Le photo-reportage d’El País Semanal suit cette évolution portée par Paola García, cavalière de 30 ans et fondatrice, en 2022, de la plateforme Más Mujeres Charreando.
La charrería, sport national mexicain et patrimoine culturel immatériel de l’humanité depuis 2016, attribuait historiquement aux femmes la place des escaramuzas, engagées dans des figures collectives à cheval, tandis que les épreuves charro demeuraient masculines. L’autorisation accordée à l’équipe du Lienzo Charro del Pedregal ouvre donc une voie inédite : ses membres pourront concourir dans ces disciplines, et les plus jeunes disposent désormais d’un précédent concret.
Le reportage insiste sur ce passage de relais. Les vêtements de style Adelita, les bottes réglementaires, les chevaux et les gestes techniques relèvent d’un patrimoine toujours vivant. L’entrée des femmes dans de nouvelles catégories ne rompt pas avec cette tradition ; elle élargit celles et ceux qui peuvent l’incarner. Le 8 mars, Paola García et un groupe de cavalières avaient demandé l’égalité des droits dans ce sport. La décision fédérale transforme cette revendication en possibilité de compétition.
À Gaza, la création d’une équipe répond à une urgence d’une tout autre nature. Treize femmes âgées de 15 à 24 ans s’entraînent une fois par semaine à Deir al-Balah au sein de l’équipe officielle de l’Association palestinienne de football pour personnes amputées. Le reportage d’El País, signé Ansam Al Qitaa et publié en collaboration avec la plateforme Egab, suit notamment Farah Abu Qneis, 23 ans, amputée de la jambe gauche après une explosion survenue le 28 juin 2024.
Fondée en 2018, l’association accompagne des personnes amputées de tous âges. L’équipe féminine, annoncée au début de 2026, permet aux participantes de reprendre une activité physique, de retrouver un cadre collectif et d’envisager une place dans la compétition internationale. L’organisation prépare l’arrivée d’environ 23 joueuses supplémentaires dans les prochains mois. Son objectif est de former une sélection susceptible de représenter la Palestine à la Coupe du monde féminine de football pour personnes amputées prévue en 2027.
Cette perspective reste suspendue à des conditions très concrètes. Les joueuses disposent de peu de terrains, rencontrent des difficultés de transport et manquent de matériel. La fermeture des points de passage rend également incertain tout déplacement vers des tournois ou des rencontres qualificatives. Le texte ne transforme pas ces obstacles en simple décor : il montre ce qu’une séance régulière rend déjà possible. Farah retrouve le mouvement ; Malak Touman, gardienne de 15 ans née sans une main, apprend à maîtriser son poste ; toutes bénéficient d’un espace où le handicap ne résume plus leur identité.
De la librairie de Chengdu au terrain de Deir al-Balah, ces trois récits racontent des avancées de nature différente, mais fondées sur une même opération : faire exister un lieu, une équipe ou une règle qui autorise enfin les femmes à participer pleinement. Le livre devient support de conversation, la tradition équestre se transmet autrement, le sport adapté ouvre une perspective collective. Rien n’y est présenté comme définitivement acquis. Chaque initiative repose sur une structure fragile, mais assez solide pour permettre à d’autres de prendre place à leur tour.