De 1975 à TikTok, les médias au prisme du féminisme

Publié le 18/06/2026 · Par Team Les Braqueuses

À travers le harcèlement numérique, les archives militantes, l’histoire des médias et les plateformes, cinq publications interrogent les conditions qui rendent les voix des femmes audibles, transmissibles ou vulnérables. The Guardian, Feminism in India, Australian Historical Studies, Feminist Theory et le Conseil international des archives montrent que la mémoire féministe dépend autant des récits produits que des cadres qui organisent leur diffusion, leur conservation et leur accès.

Le numérique peut d’abord réduire l’espace de la parole publique. Dans un article du 1er mai, The Guardian restitue un rapport d’UN Women sur les violences en ligne visant des femmes présentes dans le débat public. Parmi plus de 600 répondantes, 6 % déclarent avoir subi des deepfakes, près d’un tiers des sollicitations sexuelles non désirées et environ 12 % la diffusion d’images sans consentement. Militantes, journalistes et autres femmes prenant publiquement la parole affrontent des attaques favorisées par l’intelligence artificielle, l’anonymat et l’insuffisance des protections juridiques.

Le coût porte aussi sur le travail d’information. Un quart des journalistes et travailleuses des médias interrogées indiquent avoir reçu un diagnostic d’anxiété ou de dépression lié aux violences numériques ; près de 13 % évoquent un trouble de stress post-traumatique. Quarante-cinq pour cent des journalistes disent s’autocensurer sur les réseaux sociaux et près de 22 % dans leur activité professionnelle. Selon UN Women, moins de 40 % des pays ont adopté des lois visant le cyberharcèlement ou la traque en ligne. La pression exercée contre les personnes exposées atteint alors les sujets traités et les voix que les médias choisissent de faire entendre.

La question de ce qui disparaît ou demeure se déplace vers les archives. Dans la chronique Scripts of the Mothers: Reclaiming Matriarchal Knowledge, Feminism in India invite à considérer les pratiques de mémoire au-delà des fonds institutionnels. Juhi Sanduja évoque les pamphlets, histoires orales, zines, blogs, images annotées et réseaux d’entraide qui documentent des expériences absentes des collections officielles. Le texte rappelle que les choix de conservation procèdent de décisions sociales et politiques.

L’édition indépendante occupe une place centrale dans cette transmission. Le Queer Zine Archive Project conserve des manifestes manuscrits, récits personnels, œuvres expérimentales et commentaires politiques, matériaux souvent regardés comme provisoires. La chronique aborde aussi les données réunies par les applications de suivi menstruel, devenues des archives intimes dont l’usage soulève des questions de confidentialité et de surveillance.

Les collections queer peuvent limiter volontairement leur visibilité ou leur accès afin de protéger les communautés concernées. Flyers, performances et traces de mobilisation assurent ainsi une continuité documentaire hors des règles de stabilité ou de consultation des institutions publiques.

Deux travaux académiques prolongent cette réflexion, l’un dans l’histoire des médias, l’autre dans l’univers des plateformes. Dans Australian Historical Studies, Michelle Arrow étudie les commémorations australiennes de l’Année internationale de la femme, en 1975. Fondée sur des sources médiatiques et des productions de la culture féministe, sa recherche montre que les financements attribués à des projets médiatiques et culturels ont renforcé, au sein du mouvement des femmes, la réflexion sur le rôle des médias dans la perpétuation des inégalités et leur contestation.

Paru le 18 mars dans Feminist Theory, l’article de Yan Tan examine le féminisme populaire chinois à partir des pratiques numériques de femmes sur différentes plateformes. L’autrice décrit un phénomène marqué par un ancrage de terrain, une visibilité organisée par les plateformes et une légitimité négociée. Son analyse situe ces pratiques dans un environnement numérisé, commercialisé et régulé, où elles composent avec les logiques techniques, les discours néolibéraux et le pouvoir d’État. Cette ambivalence structure la façon dont elles se constituent et circulent dans les espaces numériques.

Enfin, le Conseil international des archives a consacré le portail de la Semaine internationale des archives, du 8 au 12 juin, à Archives for Justice: Rights, Memory & Futures. Le programme réunit ressources et initiatives autour de la responsabilité, de la mémoire, de l’accès, de la participation et des héritages coloniaux. Il met en avant le numéro 45 de Flash, The Archivist-Activist, rendu accessible durant l’événement, ainsi que des contenus relatifs aux archives LGBTQI+, aux dossiers d’enfance et à la souveraineté des savoirs autochtones.

Au fond, ces textes parlent tous de ce qui reste visible et de ce qui risque de disparaître. Qu’il s’agisse de femmes réduites au silence par le harcèlement en ligne, de mémoires préservées dans des archives militantes ou de pratiques féministes qui trouvent leur place sur les plateformes numériques, la même question revient : qui peut raconter son histoire, et dans quelles conditions ? C’est sans doute ce fil discret qui relie l’ensemble de cette revue de presse.

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