Anne Carson, éducation, mémoire : les femmes à la une
À Bologne, une manifestation remet en lumière l'œuvre d'une artiste longtemps associée à son assassinat. Anne Carson reçoit le Nobel de littérature, tandis que deux programmes éducatifs sont récompensés au Maroc et au Pérou. Au Brésil, des collectifs de femmes noires obtiennent de nouvelles perspectives de financement. En Espagne, une enquête documente les obstacles rencontrés par les victimes de violences. Cinq actualités, entre création, transmission et accès aux droits.
À Bologne, la mémoire d'une artiste reprend le pas sur les circonstances de sa disparition. À Stockholm, une écrivaine qui refuse les frontières entre les genres littéraires reçoit la plus prestigieuse des distinctions. Ailleurs, des adolescentes poursuivent leurs études, des associations cherchent les moyens de durer et des femmes racontent les difficultés rencontrées lorsqu'elles demandent protection. Cinq informations récentes, venues d'Italie, du Canada, du Maroc, du Pérou, du Brésil et d'Espagne, dessinent différentes manières de faire reconnaître des œuvres, des parcours et des expériences.
La quatrième édition de La città delle donne, organisée à Bologne du 15 au 17 octobre, rend hommage à Francesca Alinovi, critique d'art et artiste assassinée dans la ville en 1983. Sa directrice artistique, Laura Gramuglia, souhaite que l'on s'intéresse davantage à son travail qu'aux circonstances de sa mort. La manifestation rassemble plus de cinquante invités autour de rencontres et d'ateliers gratuits, rapporte ANSA.
Une première lecture, Questo corpo. Storia di Francesca A., a été présentée le 14 octobre au théâtre San Leonardo, avec le centre de recherche musicale AngelicA. Le spectacle associe textes, voix et musique pour retracer le parcours de la créatrice. Les journées suivantes accueillent écrivaines, journalistes, réalisatrices, chorégraphes et responsables politiques, notamment Laura Boldrini et Annalisa Corrado.
Deux nouveaux rendez-vous complètent la programmation. Parlarne tra amiche propose des conversations entre une invitée et l'une de ses amies, tandis qu'un club de lecture réunit les participants autour d'Un mondo soltanto, en présence de son autrice Giulia Baldelli. La littérature rejoint ainsi une manifestation consacrée à la mémoire des femmes, à leurs créations et à leur place dans la vie publique. Pour Francesca Alinovi, l'enjeu est d'abord de retrouver une identité artistique que le récit de son assassinat a longtemps éclipsée.
La reconnaissance littéraire a également marqué l'actualité du 8 octobre, avec l'attribution du prix Nobel de littérature à Anne Carson. Née à Toronto en 1950, la poétesse, essayiste et traductrice canadienne a été distinguée pour une œuvre qui fait dialoguer les textes classiques avec des formes contemporaines. L'Associated Press revient sur une carrière traversée par la poésie, la prose, la traduction et la recherche universitaire.
Gulf Today
Spécialiste de la littérature grecque ancienne, Carson a notamment traduit Sappho, Sophocle et Euripide. Ses livres ne se laissent pourtant pas enfermer dans une seule catégorie. Autobiography of Red, paru en 1998, transforme Géryon, personnage de la mythologie grecque, en protagoniste d'un roman en vers où se mêlent désir, solitude et quête d'identité. Avec Nox, publié en 2010, elle compose un hommage à son frère Michael, longtemps absent avant sa mort. Photographies, lettres et textes prennent place dans un livre-objet présenté dans un coffret, dont les pages se déploient en accordéon.
L'Académie suédoise salue cette liberté formelle, nourrie d'une connaissance approfondie des langues anciennes. Les traductions de Carson peuvent elles-mêmes être considérées comme des créations autonomes. L'écrivaine, qui se trouvait en Islande lorsqu'elle a appris sa récompense, a accueilli la nouvelle avec surprise et humour. Son parcours rappelle combien la transmission des textes passe aussi par leur réinvention, bien au-delà de la restitution fidèle d'un patrimoine littéraire.
La possibilité d'accéder aux savoirs se joue plus tôt, dès les années de scolarité. Le 9 octobre, à Paris, deux initiatives ont reçu le Prix UNESCO pour l'éducation des filles et des femmes 2026. Project Soar in a Bag, au Maroc, et Girls with Opportunities, porté par CARE Pérou, ont chacun obtenu 50 000 dollars pour poursuivre leurs activités. Les résultats présentés par l'UNESCO concernent des adolescentes confrontées à des obstacles économiques, sociaux ou géographiques dans leur parcours scolaire.
UNESCO
Au Maroc, Project Soar accompagne des jeunes filles défavorisées grâce à des animatrices locales formées. Le dispositif aborde la confiance en soi, la santé, les droits et la préparation de l'avenir. Des clubs permettent aux participantes de réfléchir aux difficultés rencontrées dans leur environnement, tandis que des échanges associent parents, enseignants et habitants. Selon les données communiquées par l'organisation internationale, 97,5 % des bénéficiaires ont validé leur année scolaire en 2025 et 99 % n'ont pas subi de mariage précoce.
Au Pérou, CARE intervient auprès d'adolescentes rurales et autochtones âgées de 14 à 19 ans. Son accompagnement associe enseignement scolaire, éducation financière, santé sexuelle, apprentissages scientifiques et préparation à la vie professionnelle. Depuis 2016, plus de 37 000 jeunes filles ont bénéficié du programme. Parmi les participantes, la proportion de celles qui terminent le secondaire est passée de 65 % à environ 82 %. Les établissements concernés ont également enregistré une baisse de moitié des grossesses adolescentes signalées.
Ces indicateurs, rapportés par l'UNESCO, portent sur les publics et les écoles suivis par les deux dispositifs. Ils ne décrivent pas la situation générale de l'éducation au Maroc ou au Pérou. Ils éclairent toutefois les effets observés d'un accompagnement qui ne se limite pas aux résultats scolaires : rester en classe suppose parfois de pouvoir parler de santé, d'argent, de mariage ou de perspectives professionnelles.
Au Brésil, le Fonds Baobá s'intéresse à une autre condition de l'autonomie : les ressources dont disposent les organisations de femmes noires. Son programme Marielle Franco ouvre un appel à projets doté de trois millions de reais, rapporte Agência Brasil. Dix collectifs ou mouvements seront sélectionnés pour recevoir chacun 300 000 reais sur vingt mois. L'objectif est de consolider leur fonctionnement, de former leurs responsables et de soutenir leurs activités dans la durée.
Les candidatures sont ouvertes jusqu'au 19 octobre. Les groupes doivent être actifs depuis 2024 au plus tard et compter au moins 85 % de femmes noires parmi leurs membres et leurs dirigeantes. Une existence juridique formalisée n'est pas obligatoire. En cas d'égalité entre dossiers, une attention particulière sera accordée aux structures rurales, aux communautés traditionnelles, aux organisations des régions Nord et Nord-Est ainsi qu'à celles qui disposent de peu de financements.
Une première édition du programme, en 2019, avait accompagné quinze organisations avec des aides comprises entre 70 000 et 170 000 reais. La nouvelle enveloppe n'a pas encore été attribuée : elle doit permettre aux futures bénéficiaires de renforcer leurs équipes et leur capacité d'action. Le financement porte ainsi sur le fonctionnement même des collectifs, une dimension moins visible que leurs campagnes ou leurs interventions publiques, mais nécessaire à leur continuité.
En Espagne, une enquête de l'association afro-andalouse Biznegra montre ce que peuvent révéler des témoignages rarement recueillis. Dans un entretien publié le 10 octobre par El País, la travailleuse sociale Iliassou Olalla Benjumea, cofondatrice de l'organisation, présente Voces, Cuerpos y Fronteras, une étude consacrée aux violences de genre subies par les femmes noires et aux difficultés rencontrées pour obtenir une protection.
EL PAÍS
Le travail repose notamment sur les récits de 182 femmes noires, africaines et afrodescendantes interrogées dans plusieurs territoires espagnols. Certaines évoquent la banalisation des agressions, les préjugés raciaux dans les services sociaux ou la méfiance envers les forces de l'ordre. Une participante raconte avoir déposé sept plaintes après une séparation, sans résultat selon son témoignage, notamment parce que des messages WhatsApp rédigés en portugais n'avaient pas été traduits.
Benjumea analyse ces expériences à travers la notion de misogynoir, élaborée par la chercheuse américaine Moya Bailey pour décrire les discriminations qui associent racisme et misogynie envers les femmes noires. L'étude souligne aussi les limites des données espagnoles : les statistiques distinguent notamment les nationalités, mais ne permettent pas d'identifier précisément les victimes selon leur appartenance raciale. Il devient alors difficile d'évaluer l'ampleur de certaines situations et d'adapter les réponses institutionnelles.
Parmi les besoins identifiés figurent la formation des professionnels, l'accès effectif à des interprètes et la présence de médiatrices. L'enquête ne prétend pas mesurer la fréquence des violences dans l'ensemble de la population concernée. Elle rassemble des expériences individuelles et examine les obstacles rencontrés dans les démarches de protection. Sa publication apporte ainsi des éléments documentaires à un domaine où, selon Benjumea, les études restent peu nombreuses.