Matriarcat, inceste, autrices : livres et images transmettent les récits de femmes
Photographie, enquête chiffrée, roman et exposition patrimoniale : quatre articles suivent des façons concrètes de transmettre des expériences de femmes. Axelle, TV5MONDE/Terriennes et ActuaLitté relient sociétés matrilinéaires, inceste en Belgique, cheveux blancs de Sophie Fontanel et collections de la State Library Victoria. Le fil commun tient aux supports qui rendent visibles, lisibles et publics des vies souvent sorties du récit dominant.
Avec Axelle, la revue s’ouvre par l’image documentaire. Le 1er juillet, Sabine Panet s’entretient avec Nadia Ferroukhi, photoreporter française engagée dans un travail au long cours sur les sociétés matrilinéaires. L’article invite à sortir d’une définition réflexe du matriarcat, trop souvent comprise comme le simple envers du patriarcat. Il s’agit plutôt d’observer des organisations où les femmes occupent une place centrale dans la transmission, les liens de parenté, l’économie familiale ou la mémoire collective.
Cette approche donne à la photographie une fonction de déplacement. Ferroukhi documente des communautés fréquemment regardées depuis l’extérieur, avec des catégories qui ne disent pas toujours leur complexité. Axelle retient au contraire une enquête de terrain où l’image permet de voir d’autres manières d’hériter, de décider, de nommer les responsabilités. Le sujet évite ainsi l’exotisme facile : il montre des sociétés particulières, avec leurs équilibres propres, sans les transformer en modèle universel.
L’intérêt éditorial tient aussi au prolongement en librairie. Le travail de Nadia Ferroukhi s’inscrit dans la continuité de Les Matriarches, puis de Les Nouvelles Matriarches, publié chez Albin Michel en 2025 avec une présentation de Laure Adler. Ce second volume suit notamment des sociétés rencontrées de l’Inde à la Colombie, du Ghana au Cambodge, du Kenya à la Mauritanie. Dans l’article, photographie et livre forment un même geste : conserver la trace de cultures dont certaines traditions sont menacées, et confier cette mémoire à des figures féminines qui la portent au sein de leur communauté.
La deuxième source déplace la transmission vers une parole longtemps enfermée dans le secret familial. Le 6 juillet, TV5MONDE/Terriennes rapporte une enquête consacrée à l’inceste en Belgique. Selon les éléments accessibles dans l’article, le pays compterait un million de victimes, dont près des deux tiers seraient des femmes ou des filles. Le média aborde donc l’inceste comme un phénomène genré, non comme une violence intrafamiliale indifférente au sexe des victimes.
La prudence reste nécessaire : l’extrait consultable ne permet pas d’identifier avec certitude l’institut ou le commanditaire de l’enquête. La donnée n’en change pas moins l’échelle du sujet. En agrégeant des expériences dispersées, l’article fait passer une violence du registre de l’indicible vers celui d’un fait social documenté. La publication travaille ainsi un point souvent sous-traité dans l’espace médiatique : l’articulation entre violences sexuelles, famille, genre et reconnaissance publique.
Ce passage du silence aux mots rejoint, par un autre biais, le portrait consacré le 7 juillet à Sophie Fontanel par TV5MONDE/Terriennes, avec Les Grenades. Le texte présente l’autrice, influenceuse et figure de mode comme l’une des personnalités ayant rendu visibles les cheveux blancs des femmes. L’entrée peut sembler légère ; elle touche pourtant à une norme tenace, celle qui impose aux femmes de dissimuler les signes de l’âge quand les mêmes marques sont plus volontiers valorisées chez les hommes.
Le croisement avec le livre donne davantage d’épaisseur au sujet. Dans Shéhérazade et la 602e nuit, paru chez Seghers en avril 2026, Sophie Fontanel imagine l’existence d’un texte racontant enfin l’histoire de Shéhérazade elle-même. La conteuse des Mille et Une Nuits n’est plus seulement celle qui retarde la mort par la puissance du récit : elle devient une figure dont il faut retrouver la voix, les doutes, le visage et la pensée. Le roman conduit aussi à Venise, dans les années 1980, où l’excentrique Anahide, Arménienne, initie sa jeune nièce à la « vraie histoire » de Shéhérazade.
Le résumé appelle une correction importante par rapport aux formulations trop rapides : il ne s’agit pas d’un récit familial autonome plaqué sur le mythe, mais d’un roman qui fait s’entrecroiser le palais des Mille et Une Nuits, les canaux de Venise, des temps anciens et le présent de la transmission. Le geste littéraire rejoint alors le portrait médiatique. Qu’il s’agisse d’assumer les cheveux blancs ou de rendre à Shéhérazade une histoire propre, Fontanel travaille la même zone : le moment où une femme cesse d’être une image disponible pour redevenir sujet de sa narration.
La dernière source élargit cette question aux collections publiques. Le 14 juillet, ActuaLitté présente la 21e édition de World of the Book: The Rare, the Sacred and the Iconic, ouverte depuis le 4 juillet dans les Dome Galleries de la State Library Victoria, à Melbourne. L’exposition rassemble plus de 400 pièces et parcourt environ quatre millénaires d’histoire de l’écrit, des traces datant d’environ 2000 avant notre ère aux fanzines punk, en passant par livres animés, almanachs, talismans, miniatures et archives éditoriales.
Le principal déplacement concerne la place accordée aux autrices. Pour la première fois, plus de 120 titres acquis grâce au Women Writers Fund sont réunis dans le parcours. Créé en 2021, ce fonds vise à corriger la sous-représentation historique des femmes dans la collection patrimoniale de l’État de Victoria, particulièrement sensible pour les XIXe et XXe siècles. ActuaLitté mentionne Jane Austen, Virginia Woolf, Octavia E. Butler, Charlotte et Emily Brontë, mais aussi Agatha Christie, dont plus de vingt premières éditions sont présentées après un projet d’acquisition lancé en 2025.
L’exposition montre que la mémoire littéraire dépend aussi de politiques d’achat. Une première édition d’Emma, publiée en 1816, rejoint d’autres titres rares de Jane Austen ; Une chambre à soi, de Virginia Woolf, premier ouvrage acquis grâce au fonds, est exposé dans un espace consacré aux femmes écrivaines. Le parcours inclut encore les archives de Sugar and Snails, maison fondée dans les années 1970 par un groupe féministe de Melbourne et présentée comme la première structure éditoriale dédiée aux livres jeunesse non sexistes. Ici, la bibliothèque ne se contente pas de conserver : elle recompose le récit de ce qui mérite d’être montré.