Djerba, carrefour des littératures du Sud, du festival aux récits d'une île

Publié le 12/10/2026 · Par Nicolas Gary

À Djerba, les histoires voyagent autant que les hommes et les femmes qui les portent. Du 15 au 16 octobre 2026, le festival Kotouf réunira écrivains, artistes et penseurs autour des littératures du Sud. Parmi les invités, Iman Bassalah, écrivaine et membre fondatrice des Braqueuses, qui signe avec le photographe Nicolas Fauqué un livre consacré à l'île tunisienne, attendu en décembre aux éditions Lalla Hadria. Deux projets qui invitent à regarder Djerba autrement, à travers ses habitants, ses traditions et les récits de ceux qui l'ont quittée.

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Vue du ciel, Djerba ressemble à un paquebot immobile, amarré au continent. Mais ses véritables richesses échappent au regard pressé. Elles se cachent derrière les murs des maisons, dans les ateliers des artisans, au bord des pêcheries et dans les souvenirs des familles dispersées entre la Tunisie et l’étranger.

Pendant plusieurs années, Iman Bassalah et Nicolas Fauqué ont parcouru cette terre méditerranéenne pour rencontrer ceux qui y vivent, écouter leurs histoires et documenter leurs pratiques. De cette exploration est né Djerba, un ouvrage associant récit et photographie, dont la publication est annoncée pour décembre 2026 chez Lalla Hadria Éditions.

Le projet s’éloigne des représentations touristiques pour s’intéresser à ce qui constitue l’épaisseur humaine d’un lieu. Une démarche qui prend un relief particulier chez Iman Bassalah : issue de la diaspora djerbienne, l’écrivaine retrouve dans cette enquête collective une part de son histoire familiale.

Djerba, ce que les murs racontent

Le livre entraîne le lecteur auprès des pêcheurs et de leurs pêcheries fixes, dans les ateliers des potiers de Guellala, chez les tisserands, mais aussi sur les traces de ces épiciers djerbiens partis chercher leur avenir à Tunis ou à Paris.

Les métiers racontent les transformations économiques, les départs éclairent les liens entretenus avec la terre d’origine. Les lieux, eux, conservent l’empreinte d’une organisation sociale façonnée par les siècles.

Les menzels, propriétés familiales traditionnelles, occupent une place importante dans cette découverte. À l’abri des regards, les habitations, les jardins et les espaces de travail témoignent d’une manière d’organiser la vie domestique et les activités agricoles.

Cette architecture singulière participe de la valeur patrimoniale de Djerba. En septembre 2023, l’UNESCO a inscrit sur la Liste du patrimoine mondial un ensemble intitulé Djerba : témoignage d’un mode d’occupation d’un territoire insulaire. Le bien comprend sept zones et vingt-quatre monuments, représentatifs d’un système de peuplement dispersé, développé dans un environnement longtemps soumis aux contraintes de l’insularité et du manque d’eau.

Au fil des pages se dessine également la diversité religieuse et culturelle djerbienne. Les mosquées ibadites blanchies à la chaux côtoient, dans le récit, les traditions des communautés noires de l’île et la synagogue de la Ghriba, haut lieu du judaïsme tunisien, connu pour son pèlerinage.

Cette coexistence a laissé ses marques dans les paysages, les pratiques quotidiennes et les mémoires familiales. Le travail d’Iman Bassalah consiste précisément à retrouver les histoires derrière ces héritages, sans les enfermer dans une image immuable du passé.

Son écriture avance entre récit personnel et enquête. Elle interroge une appartenance qui ne dépend pas uniquement du lieu où l’on habite : que garde-t-on d’une île lorsqu’on vit ailleurs ? Que transmettent les générations qui sont parties ? Et que devient cette histoire pour celles qui leur succèdent ?

À ses côtés, les photographies de Nicolas Fauqué suivent les gestes, les visages, les variations de lumière et les paysages. L’image accompagne les paroles recueillies, donnant une présence concrète à celles et ceux qui font vivre Djerba aujourd’hui.

Kotouf, penser les indépendances depuis le Sud

À quelques semaines de la parution du livre, l’île accueillera la deuxième édition de Kotouf, Festival des Littératures du Sud, les 15 et 16 octobre 2026, à Houmt Souk. Après une première édition en 2025, la manifestation entend faire de Djerba un espace de rencontre entre les créations du Maghreb, du Machrek et de l’Afrique subsaharienne.

En arabe, Kotouf évoque les cueillettes et les récoltes. Le nom traduit une ambition : rassembler des textes, des expériences et des imaginaires issus de différentes cultures pour les faire dialoguer sans passage obligé par les grandes capitales occidentales.

Le thème choisi cette année, « Littératures et indépendances », résonne avec le 70e anniversaire de l’indépendance de la Tunisie. Il ouvre une réflexion sur les héritages coloniaux, les émancipations, les identités et les libertés, bien au-delà de leur seule dimension politique.

La programmation réunira notamment la romancière tunisienne Amira Ghenim, l’écrivaine libanaise Joumana Haddad, la poétesse et traductrice algérienne Lamis Saïdi, le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne et le cinéaste burkinabè Dany Kouyaté.

Romans, poésie, philosophie, cinéma, musique et performances se croiseront pendant deux journées de discussions en arabe, en français et en anglais. Parmi les rencontres annoncées figure notamment une conversation entre Mouha Harmel et Lamis Saïdi, intitulée « Indépendance : rupture ou continuité ? ».

Le festival est porté par une équipe de direction composée de Fatma Bouvet de la Maisonneuve, Mounira Dhaou, Sourour Barouni et Houda Haj Yedder. Leur ambition est d’installer durablement ce rendez-vous sur l’île, en associant les habitants et les établissements scolaires à la vie littéraire.

Iman Bassalah, de la mémoire à la transmission

Pour Iman Bassalah, dont le parcours d’écrivaine se double d’une expérience de professeure de lettres, cette édition de Kotouf offre plusieurs occasions de rencontrer le public.

Le 14 octobre, en amont des journées principales, elle animera un atelier d’écriture en français dans un établissement scolaire. Deux jours plus tard, elle participera à la restitution des travaux réalisés avec les enfants.

Le programme officiel du festival annonce également sa présence, aux côtés de Nicolas Fauqué, lors d’une séance de présentations et de signatures prévue le 16 octobre à 11 h 30. Ce rendez-vous précédera de quelques semaines la publication annoncée de leur ouvrage commun, sans que sa disponibilité à cette date soit encore confirmée.

À 14 heures, l’autrice assurera par ailleurs la modération d’une rencontre autour de Fanon, film du réalisateur algérien Abdennour Zahzah, dont la projection figure au programme de cette deuxième édition.

La place accordée à la jeunesse dépasse ces seuls rendez-vous. Ateliers d’écriture, création de scénarios de bande dessinée, expérimentations sonores et rencontres intergénérationnelles composent une programmation qui cherche à donner aux plus jeunes les moyens de s’emparer eux-mêmes des histoires.

Le 17 octobre, une activité de contes en mer prolongera le festival. Une manière de faire sortir la littérature des salles, pour l’installer dans les paysages qui nourrissent l’imaginaire de l’île.

Une histoire de femmes, d’origines et de liberté

Elle poursuit ici une démarche attentive aux identités et aux expériences singulières. Son œuvre littéraire a déjà abordé ces questions. Dans À gauche du lit, publié en 2021 aux éditions Anne Carrière, elle explorait notamment les assignations identitaires, les contradictions intimes et les tensions politiques qui traversent la société française. Avec Djerba, le regard se déplace vers la terre des origines, les liens familiaux et les différentes façons d’appartenir à un même endroit.

Ce rapprochement ne signifie pas que les deux livres poursuivent le même projet. Mais il révèle un intérêt constant pour ce qui façonne une identité, entre histoire individuelle et héritage collectif.

Le festival Kotouf aborde, à sa manière, des interrogations voisines. Les indépendances politiques ne règlent pas toutes les questions de représentation. Qui prend la parole ? Dans quelle langue ? Depuis quel lieu ? Et quelle place accorde-t-on à celles et ceux dont les histoires demeurent à la périphérie des grands récits nationaux ?

À Djerba, ces questions prennent une dimension concrète. L’île porte les traces de communautés diverses, de déplacements anciens et de familles installées sur plusieurs continents. Son histoire ne s’arrête ni à ses côtes ni aux frontières tunisiennes.

Entre l’enquête menée par Iman Bassalah et Nicolas Fauqué et les rencontres proposées par Kotouf, deux façons de transmettre se rejoignent : l’une recueille les témoignages de ceux qui vivent sur l’île, l’autre invite les écrivains du Sud à confronter leurs regards. Une même conviction les traverse : pour comprendre Djerba, il faut aussi écouter celles et ceux qui la racontent. Y compris lorsqu’ils vivent loin d’elle.

Djerba, Iman Bassalah et Nicolas Fauqué, Lalla Hadria Éditions. Parution annoncée en décembre 2026. Selon les informations communiquées pour l’ouvrage : 266 pages, format 22,4 × 28 cm, prix de vente de 120 dinars tunisiens. Une édition personnalisée destinée aux entreprises est également proposée à partir de 100 exemplaires, notamment pour les cadeaux de fin d’année.

Kotouf — Festival des Littératures du Sud : 15 et 16 octobre 2026, Centre Méditerranéen des Ressources Associatives, Djerba, Tunisie. Ateliers dès le 14 octobre et activité complémentaire le 17 octobre. Programme et informations : festivalkotouf.tn.

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