À Gaza, Tunis et Briançon, des femmes luttent pour leur place
À Gaza, Tunis, Briançon et Paris, plusieurs femmes racontent ce qui permet de continuer : un instrument sauvé des destructions, des artistes confrontées aux limites d’un écosystème culturel, des migrantes peu visibles dans les lieux d’accueil, une romancière qui revendique le droit de dire « je ». Quatre articles où création, mobilité et mémoire dépendent toujours de conditions très concrètes.
À Gaza, la musique ne suspend ni les bombardements ni les déplacements. Elle maintient cependant quelque chose d’une vie qui résiste à leur emprise. Dans un reportage publié le 10 août 2026, Medfeminiswiya suit Haifa Abu Shamla, 22 ans, violoncelliste du quartier de Zeitoun, au sud-est de Gaza City. Elle a commencé l’instrument à 11 ans et rejoint en 2015 le Conservatoire national de musique Edward Said, où elle souhaitait initialement apprendre le piano.
La guerre a bouleversé cet apprentissage. Lorsque sa famille reçoit l’ordre d’évacuer son quartier et fuit vers le sud, Haifa doit abandonner son violoncelle : la voiture ne peut contenir que les affaires essentielles. La maison familiale est bombardée 49 jours plus tard, puis de nouveau endommagée. Un an et deux mois passent avant que la musicienne puisse récupérer l’instrument. La colle maintenant ses parties en bois a fondu, sa table d’harmonie est cassée. Elle dépense 200 dollars pour le faire réparer.
Trois mois après son retour, nouveau départ forcé et nouvel abandon. Ce n’est qu’au déplacement suivant qu’elle parvient à emporter le violoncelle. Elle joue désormais sur le rivage de Gaza, où se trouvent de nombreuses familles déplacées. Le conservatoire qu’elle fréquentait est, lui, abandonné après avoir été partiellement détruit par des bombardements israéliens ; son matériel et ses instruments ont été perdus dans les incendies, les destructions et les pillages.
Les chiffres préliminaires du cinquième rapport du ministère palestinien de la Culture, cités par le média, donnent une mesure des pertes subies dans le domaine artistique : 107 musiciens étaient officiellement enregistrés avant la guerre, dix ont depuis été tués. Huit personnes travaillant dans le théâtre et les arts du spectacle ont également trouvé la mort. Pour Haifa Abu Shamla, continuer à jouer revient aussi à préserver identité et mémoire. Un enfant vivant sous tente lui a d’ailleurs demandé son violoncelle, non pour en faire de la musique, mais parce que son bois aurait pu servir à faire du feu, cuisiner ou chauffer de l’eau. En quelques mots, l’anecdote mesure l’écart entre la création et les nécessités immédiates de la survie.
À Tunis, rien de comparable dans les circonstances, mais une interrogation voisine sur ce qui permet à une pratique artistique de se prolonger. Le 6 août 2026, Medfeminiswiya observe la scène électronique tunisienne à travers les parcours d’Inès Affes, Rym Charfi et Deena Abdelwahed. Les femmes y sont aujourd’hui plus nombreuses qu’à ses débuts. Elles restent pourtant minoritaires derrière les platines et dans les postes qui déterminent les programmations.
Les trois DJ ne désignent toutefois pas le même obstacle. Inès Affes se souvient d’un milieu très masculin lorsqu’elle commence à jouer au moment de la révolution de 2011. Parce qu’elle est une jeune femme, on lui propose principalement une musique commerciale, accessible, considérée comme plus « féminine ». Elle décrit surtout l’épuisement lié à l’obligation permanente de sortir, sourire, créer une énergie positive et rester disponible. Elle a depuis quitté la scène électronique, mais pas la musique.
Pour Rym Charfi, la frontière la plus difficile à franchir est administrative. Les visas conditionnent les invitations internationales et peuvent interrompre plusieurs mois de travail. Son expérience déplace ainsi l’analyse du seul rapport entre les sexes vers une autre inégalité : la faculté de circuler. Elle insiste également sur le rôle des programmateurs, qui déterminent quels artistes et quelles esthétiques accèdent aux publics.
Deena Abdelwahed reconnaît pour sa part les comportements paternalistes et les attentes différenciées envers les femmes, mais considère que le problème excède largement le genre. Peu de lieux, peu de structures de production et peu de politiques culturelles capables d’accompagner durablement les artistes rendent les carrières fragiles. Les projets expérimentaux dépendent souvent d’institutions étrangères ou de financements privés. Dans ce contexte, le soutien familial, les ressources personnelles ou un revenu parallèle deviennent presque aussi décisifs que le travail artistique.
La représentation numérique ne suffit donc pas à mesurer l’égalité. Compter davantage de femmes derrière les platines dit peu de leur capacité à y rester. L’enquête décrit surtout une économie culturelle où l’épuisement, l’argent, les visas et les infrastructures déterminent largement qui peut transformer une pratique en métier.
À Briançon, l’effacement est d’une autre nature. Le 2 juin 2026, Medfeminiswiya donne la parole à Stéphanie Besson, accompagnatrice en montagne et l’une des cofondatrices, en 2016, de Tous Migrants, devenu dix ans plus tard Toutes et Tous Migrants. Elle revient sur une décennie de maraudes, d’accueil et de mobilisation à la frontière franco-italienne.
Les femmes apparaissent très minoritaires parmi les personnes reçues localement. Entre janvier et avril 2026, indique Stéphanie Besson, le Refuge Solidaire de Briançon a accueilli 1 800 personnes, dont 35 femmes. Elle évoque les violences sexuelles auxquelles les migrantes peuvent être confrontées, ainsi que la prostitution forcée et l’esclavage moderne. Lorsqu’elles arrivent seules ou en famille, précise-t-elle, un accueil spécifique est organisé : examen par Médecins du Monde, hébergement chez des familles briançonnaises ou dans des chambres séparées afin de limiter la promiscuité.
L’entretien ne permet pas d’établir où se trouvent toutes celles qui n’apparaissent pas dans les statistiques locales, et Stéphanie Besson avance elle-même plusieurs pistes sans les présenter comme des certitudes. Son constat porte davantage sur celles qui parviennent jusqu’à Briançon : moins nombreuses, sortant peu de leurs chambres ou se montrant moins dans l’espace public, elles deviennent aussi moins perceptibles dans les représentations habituelles de l’exil. Dix ans de présence associative ont donc également constitué une mémoire de ces passages et de leurs angles morts.
Le livre ramène enfin cette question de la place individuelle au langage lui-même. Dans un portrait publié le 16 février 2026, Medfeminiswiya revient sur une rencontre de Kaouther Adimi avec le journaliste Bernard Magnier, organisée le 22 janvier à l’Alliance française de Paris. Née à Alger en 1986, la romancière y raconte une œuvre nourrie par l’Algérie, l’histoire, l’intime et la nécessité de préserver l’individu face aux identités collectives.
Son premier roman, publié en Algérie sous le titre Des ballerines de Papicha puis en France sous celui de L’Envers des autres en 2011, trouve notamment son origine dans le manque de livres éprouvé pendant son enfance en Algérie dans les années 1990. Cette expérience rejoint une préoccupation qui traverse ses textes : le droit de dire « je » dans un environnement où, explique-t-elle, langue, nation, culture et religion ont longtemps imposé un « nous ».
Cette tension nourrit Des pierres dans ma poche en 2016. Cette fiction autobiographique suit une Algérienne d’une trentaine d’années installée à Paris, que sa mère rappelle à l’approche du mariage de sa sœur et renvoie sans cesse à son célibat. Le roman examine ainsi le poids des attentes familiales et sociales pesant sur une femme non mariée.
Avec Nos richesses, en 2017, Kaouther Adimi change d’échelle en faisant revenir la figure d’Edmond Charlot, libraire et éditeur à Alger. Le livre restitue la place de la ville dans une histoire littéraire qui ne se résume pas à Paris. Les Petits de Décembre, publié en 2019, part quant à lui d’un fait divers survenu dans son quartier : des enfants défendent leur terrain de jeu menacé par un projet de villas destinées à des généraux. Enfin, La joie ennemie, paru en 2025, s’intéresse à la peintre algérienne Baya et questionne l’exotisation, l’orientalisme et la manière dont se fabrique médiatiquement la figure d’un « génie féminin » arabe.
Du violoncelle réparé de Haifa Abu Shamla au « je » revendiqué par Kaouther Adimi, les conditions changent radicalement, mais la même question traverse ces quatre articles : que faut-il pour continuer ? Un instrument, des lieux, des revenus, un visa, un accueil adapté ou simplement la possibilité de parler en son nom. La présence seule ne garantit rien. Encore faut-il disposer des moyens matériels, culturels ou symboliques de ne pas disparaître.