Créer, lire, se protéger : l’autonomie a encore un prix
Accompagner, créer, lire, se détacher d’un modèle familial : quatre articles observent les conditions très concrètes dans lesquelles se construit l’autonomie des femmes. Du coaching destiné aux victimes de violences aux écarts de revenus dans la bande dessinée, puis d’Alice Rivaz aux relations mères-filles, argent, temps, travail et héritages familiaux dessinent des lignes de contrainte parfois anciennes, parfois nouvelles.
Quatre sujets, quatre terrains très différents, mais une même matérialité finit par apparaître. Se protéger suppose de pouvoir identifier un accompagnement fiable et abordable. Créer exige une rémunération permettant de durer. Lire réclame du temps soustrait aux obligations quotidiennes. Interroger ce qui se transmet entre mère et fille nécessite enfin de pouvoir mettre des mots sur un héritage intime. Des contrats de bande dessinée aux chaussettes raccommodées chez Alice Rivaz, ces articles rappellent surtout que l’autonomie ne se mesure pas seulement à la possibilité théorique de choisir : elle dépend aussi des moyens disponibles pour exercer ce choix.
Le marché sait parfois repérer les fragilités. Dans une enquête publiée le 29 juillet 2026, Medfeminiswiya s’intéresse aux offres de coaching adressées aux victimes de violences conjugales et aux pratiques commerciales qui peuvent les accompagner.
Le média s’appuie notamment sur le témoignage de « Claire », pseudonyme d’une mère de deux enfants séparée d’un ex-conjoint violent. Le devis qu’elle lui a transmis atteint 4 900 euros TTC pour six mois : 1 540 euros pour une « étude de dossier » et 2 000 euros pour un fil WhatsApp proposant un soutien pendant la durée de l’accompagnement. Lorsque la jeune femme explique ne pas disposer d’une telle somme, elle raconte avoir été plusieurs fois relancée. Elle rapporte aussi qu’une coach lui a proposé de rencontrer ses enfants afin de produire un témoignage qu’elle pourrait remettre au juge aux affaires familiales.
L’enquête pointe également des programmes francophones, parfois proposés depuis l’étranger, qui mêlent accompagnement personnel, spiritualité ou religion et invitent leurs clientes à examiner leurs propres « erreurs » ou à sortir du « victimisme ». Plutôt que de reprendre à son compte les qualifications juridiques avancées dans l’article sur certaines pratiques, mieux vaut s’en tenir ici aux éléments documentés et aux alertes institutionnelles qu’il cite.
Medfeminiswiya a ainsi interrogé la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, qui précise exercer une vigilance sur les acteurs portant atteinte aux droits et aux libertés des personnes faisant appel au coaching. L’article renvoie aussi à une enquête menée en 2021 et 2022 par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes. Sur 165 professionnels et établissements de formation du secteur du « coaching bien-être » contrôlés, près de 80 % présentaient au moins une anomalie relative aux informations fournies aux consommateurs sur les compétences, titres professionnels ou mentions valorisantes. Derrière la promesse d’un soutien personnalisé surgit donc une question très matérielle : combien coûte l’aide proposée, que recouvre-t-elle et quelles garanties offre-t-elle ?
L’argent intervient autrement dans les métiers artistiques. Le 3 mars 2026, Les Nouvelles News relaie une étude du Syndicat national des Artistes Plasticien·nes, élaborée à partir de données de l’Urssaf. Le SNAP observe un creusement des écarts de revenus entre femmes et hommes dans les arts visuels et graphiques entre 2021 et 2023. Chez les artistes plasticiens, le revenu annuel moyen cité atteint 7 500 euros pour les hommes et 5 100 euros pour les femmes. Les médianes descendent respectivement à 970 et 575 euros.
La bande dessinée affiche un écart encore plus marqué. D’après les données reproduites par le média, une autrice perçoit en moyenne 10 800 euros par an, contre 23 100 euros pour un auteur, soit 53 % de moins. La moitié des autrices gagnent moins de 5 000 euros annuels ; pour les hommes, le revenu médian indiqué s’établit à 7 800 euros.
Contactée par Les Nouvelles News, Lou Lubie, autrice de bande dessinée depuis dix ans, se souvient avoir signé à ses débuts des contrats sans à-valoir tout en occupant un emploi à mi-temps, jusqu’au burn-out. Elle estime que les différences de rémunération peuvent notamment se jouer lors de la négociation avec les éditeurs, sur les pourcentages et les avances. Une distinction est indispensable : l’article précise qu’aucune donnée présentée ne permet de confirmer cette explication. Il s’agit donc d’une hypothèse formulée par l’autrice, non de la conclusion statistique de l’étude.
Son témoignage déplace toutefois le regard vers les effets possibles de cette fragilité économique sur les carrières. Lou Lubie considère que les créatrices les plus précaires risquent davantage d’abandonner la profession, avec pour conséquence une réduction du nombre de voix féminines présentes dans le neuvième art. Dans ce secteur comme ailleurs, entrer dans le métier ne suffit pas : encore faut-il pouvoir y rester.
Cette question du temps et des moyens nécessaires pour créer traverse une œuvre écrite plusieurs décennies plus tôt. Le 20 avril 2026, Le Temps revient sur Alice Rivaz, née Alice Golay en 1901 et morte en 1998, à l’occasion de la publication de Feu couvert aux Éditions Zoé. Le volume rassemble des textes parus entre 1943 et 1980 et remet en lumière une écrivaine qui, des années 1940 au début des années 1980, n’a cessé d’interroger les inégalités entre les sexes.
En 1947, deux ans avant Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, Alice Rivaz publiait La Paix des ruches. Dans Feu couvert, elle évoque notamment le silence et l’invisibilité des femmes suisses, jusque dans les années qui entourent l’obtention du droit de vote fédéral en 1971. Mais sa critique s’attache aussi au quotidien le plus ordinaire : les tâches ménagères réduisent le temps dont les femmes disposent pour lire, rêver ou simplement regarder le monde.
Une Marthe, texte datant de 1944, en fournit une scène particulièrement nette. Pendant que les personnages masculins lisent, la narratrice raccommode leurs chaussettes. La question de l’accès à la culture quitte soudain le seul terrain de l’offre éditoriale ou de la disponibilité des ouvrages : posséder des livres importe peu lorsqu’on ne dispose pas des heures nécessaires pour les ouvrir.
De la répartition du travail domestique aux héritages affectifs, un dernier déplacement conduit vers la famille. Le 9 mai 2026, Le Temps consacre un entretien à Claire Richard, journaliste et autrice de Pardonner à nos mères, paru aux Éditions Les Renversantes. Mêlant témoignages et recherches théoriques, l’essai examine les relations mères-filles à partir de la matrophobie.
Le journal définit cette notion comme la peur, non universelle mais largement partagée, de trop ressembler à sa mère. Les sciences sociales ont, rappelle-t-il, donné un nom à ce sentiment. L’article accessible n’en attribue cependant pas l’origine à une chercheuse ou à un ouvrage précis : inutile, dès lors, de lui fabriquer une généalogie. Chez Claire Richard, le concept sert de point d’entrée pour explorer la complexité des liens entre mère et fille, où peuvent se mêler amour, animosité, culpabilité et parfois violence.