Écrire, jouer, témoigner : cinq manières de sortir de l’ombre

Publié le 29/09/2026 · Par Nicolas Gary

Écrire sa propre histoire, raconter celle d’une autre, porter un texte à la scène ou rendre visible un métier discret : cinq articles récents suivent des femmes qui déplacent les frontières du récit. De l’Algérie à la Russie en exil, de l’art brut aux urgences hospitalières, livres et théâtre offrent des espaces où des expériences intimes, sociales ou politiques trouvent une forme publique et peuvent être transmises.

Classe de femmes afro-américaines apprenant la dactylographie à Washington, entre 1910 et 1925 environ (Library of Congress)

Un toit peut être un lieu où vivre, mais aussi la mesure très concrète d’une indépendance. Le 28 septembre, Medfeminiswiya rencontre à Marseille Myriam Rature, autrice algérienne du Prix d’un toit, paru en autoédition en avril 2024. Le média présente l’ouvrage comme un roman autobiographique, tandis que Rature le qualifie elle-même d’autofiction. Elle y revient sur son parcours de mère célibataire à 17 ans, au début des années 2000, et sur les obstacles rencontrés pour garder sa fille et devenir indépendante.

Sa grossesse interrompt ses études. D’après son témoignage, sa famille la contraint à quitter le domicile ; elle passe ensuite d’une maison d’accueil à une autre et relate plusieurs épisodes de violences. L’écriture, explique-t-elle, n’a rien d’une thérapie automatique : revenir sur les traumatismes peut aussi les raviver. Aujourd’hui âgée de 41 ans et installée en France depuis deux ans, elle dit avoir choisi de publier sous son nom et de montrer son visage afin de rompre le silence. Elle souhaite que d’autres mères célibataires racontent à leur tour leur histoire, en arabe, en français, en anglais ou en darija.

L’autoédition répondait, selon elle, à un double choix : préserver sa liberté de parole et publier rapidement. Depuis la parution, Rature dit recevoir des témoignages de femmes qui se reconnaissent dans son histoire, mais également des messages haineux. Elle prépare désormais un deuxième tome. Ses considérations sur la condition des mères célibataires en Algérie ou la responsabilité des pères restent, dans le reportage, celles d’une femme témoignant de son expérience : elles ne sauraient être généralisées à partir de ce seul récit.

Avec Joy Sorman, la question se déplace : comment raconter une autre femme lorsque la relation elle-même devient matière à écrire ? Dans Le Monde, l’écrivaine présente La Vie brute (Flammarion, 192 pages), récit documentaire consacré à Irène Gérard. Née en 1958, cette artiste que le quotidien qualifie de neuroatypique a rejoint en 2007 La « S » Grand Atelier, à Vielsalm, dans les Ardennes belges.

Pendant un an, Sorman est venue s’asseoir auprès d’elle dans l’atelier et l’a suivie jusque chez elle. Gérard s’exprime notamment par des peintures élaborées en s’appropriant des reproductions trouvées dans des magazines ou des livres d’art, de la Renaissance italienne à Tintin. Cette rencontre devient l’un des enjeux du livre : comment dresser le portrait d’une personne qui parle peu, lorsque l’altérité demeure forte ? Sorman explique avoir cherché une position qui ne relève pas de la « prédation ». Le recours au « je » lui permet d’exposer son propre regard, ses limites et ses projections plutôt que de les dissimuler derrière son modèle.

La Vie brute prolonge une méthode fondée sur l’immersion. Après l’hôpital psychiatrique d’À la folie et le Palais de justice de Paris du Témoin, l’écrivaine investit de nouveau durablement un lieu. Elle considère d’ailleurs ces trois ouvrages comme une trilogie. Le dernier fait se rencontrer deux manières de représenter le monde : les peintures d’Irène Gérard et les mots de Sorman, avec cette interrogation qui traverse l’entretien : ce que signifie écrire sur quelqu’un d’autre lorsque cette entreprise renseigne aussi sur celle qui regarde.

La création se charge plus directement de politique avec Elina Kulikova. Le 23 septembre, Le Monde rencontre la performeuse, écrivaine et metteuse en scène russe, invitée du Festival d’automne avec le pianiste Dima Efremov. Partie de Russie en 2022, juste après l’invasion de l’Ukraine, elle a bénéficié quelques mois plus tard du programme Pause du Collège de France, destiné aux artistes et chercheurs en exil.

Dans La Trilogie de la guerre, théâtre, chant, vidéo et documentation se mêlent pour explorer la Russie contemporaine et son passé récent. Kulikova convoque notamment sur scène un discours de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, porte le récit d’un soldat russe de 18 ans envoyé sur le front ukrainien et raconte l’activisme de Dima Efremov auprès de prisonniers politiques. La dissolution de l’ONG Memorial en décembre 2021, les censures, les emprisonnements et la guerre traversent également le spectacle.

Le parcours personnel de la metteuse en scène nourrit cette création. Kulikova relie son départ à la situation politique russe et raconte les difficultés rencontrées dans son pays avant son exil. Son œuvre transforme ces expériences en matériau théâtral plutôt qu’en simple témoignage : musique classique, chants folkloriques, électronique, vidéo et parole documentaire se succèdent sur le plateau. Le Monde précise que la rencontre a été réalisée dans le cadre d’un partenariat avec le Festival d’automne, contexte qu’il convient de conserver lorsqu’on reprend l’article.

D’un texte écrit à un texte incarné, Jeanne Balibar explore une autre circulation entre littérature et scène. Le 25 septembre, Le Temps la rencontre à Lausanne, à la veille de la première d’En Sicile. La comédienne interprète et met en scène ce texte de l’écrivaine Juliette Blamont, publié aux Éditions Nous. Cette dernière vit depuis une dizaine d’années sur l’île et compte parmi les amies de longue date de Balibar.

Le texte prend sur scène la forme d’un monologue que Le Temps décrit comme une « fugue ». Balibar ne se contente pas de l’interpréter : elle en signe la mise en scène, une première « ou presque » dans son parcours. L’entretien aborde ainsi les effets que peut produire ce déplacement professionnel. L’actrice estime que, lorsqu’une femme passe à la mise en scène, elle risque de se fermer des portes comme comédienne. En Sicile met donc en relation l’écriture de Blamont et le travail scénique de Balibar, tout en ouvrant une réflexion sur les choix professionnels qui accompagnent cette création.

Le dernier déplacement conduit aux urgences hospitalières. Le 16 septembre, Les Nouvelles News présente Pas de panique ! Assistante sociale aux Urgences, paru chez Denoël, dans lequel Caroline Vareille raconte, avec Natacha Henry, vingt années de travail dans le service des urgences d’un grand hôpital parisien. Les deux femmes se sont rencontrées en donnant ensemble des formations consacrées à la prévention et à la prise en charge des victimes de violences conjugales.

Le livre fait découvrir un métier que le média qualifie d’« essentiel et pourtant invisible ». Retrouver la famille d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, tenter d’éclaircir la situation d’une adolescente couverte de bleus qui accuse son père de maltraitance, accompagner des personnes sans domicile ou des victimes de violences conjugales : l’urgence médicale fait apparaître des situations sociales auxquelles Vareille cherche quotidiennement des réponses. Le journal insiste également sur la forte féminisation de cette profession et sur sa participation au soin, au-delà de l’image d’un travail purement administratif.

Du récit autobiographique au portrait d’artiste, du théâtre d’exil au passage d’un texte vers la scène, puis au témoignage professionnel, ces cinq articles posent finalement une même question sans fournir une réponse unique : qui raconte, depuis quelle position et par quel moyen ? Autoédition, enquête littéraire, performance, monologue et récit de terrain rendent visibles des expériences très différentes. Chaque forme organise à sa manière le passage d’une histoire vécue ou observée vers un espace où d’autres peuvent à leur tour la lire, l’entendre ou la regarder.

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