Des disparus aux sorcières : dans l’intime devient collectif
Des familles de disparus aux inquiétantes maternités d’Elizabeth Holleville, d’une chirurgienne de 55 ans filmée par Charline Bourgeois-Tacquet à des artistes transformant la scène en tribune, quatre articles observent comment des expériences de femmes trouvent une forme et un espace pour circuler. Mémoire familiale, BD, cinéma et musique deviennent tour à tour des moyens de conserver, raconter ou rendre publique une histoire.
La disparition laisse une absence, mais aussi une histoire dont les proches cherchent à conserver la trace. Le 16 septembre, Medfeminiswiya part du « Village pour les disparus », organisé dix jours plus tôt place de la République, à Paris, par la Fédération euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées (FEMED). Onze associations y avaient installé portraits et banderoles pour rappeler le sort de personnes dont les familles restent sans nouvelles. Un constat traverse le reportage : les disparus sont majoritairement des hommes, tandis que mères, épouses, sœurs ou filles occupent une place centrale dans leur recherche et dans l’entretien de leur souvenir.
Basée à Paris, la FEMED rassemble 29 associations dans treize pays du pourtour méditerranéen. Sa présidente, Nassera Dutour, dirige également le Collectif des familles de disparu·es en Algérie (CFDA), fondé en 1998 par des mères de disparus. Depuis l’arrestation de son fils en 1997, elle réclame avec d’autres familles que soit établi le sort de leurs proches. Le média rapporte aussi les obstacles rencontrés par le collectif : en mars 2026, les locaux algérois de SOS Disparus, qui lui est affilié, ont été placés sous scellés, après que Nassera Dutour s’était vu refuser l’entrée en Algérie en juillet 2025.
Au Maroc, la famille El Manouzi raconte une autre histoire de cette mobilisation. Plusieurs de ses hommes ont été emprisonnés dans les années 1970, pendant la répression politique sous Hassan II. Amal El Mazouni décrit des femmes présentes auprès des détenus, mais également chargées de nourrir et d’élever les enfants. Son père, Rachid El Manouzi, ancien disparu forcé et président de l’Association des parents et amis de disparus au Maroc, souligne le rôle des familles dans l’instauration d’une justice transitionnelle. En 2006, rappelle le média, l’Instance Équité et Réconciliation reconnaissait celui des mères et épouses de détenus politiques mobilisées depuis les années 1970.
En Bosnie-Herzégovine, Medfeminiswiya avance plus de 31.000 disparus entre 1992 et 1995, dont plus de 7.500 seraient encore recherchés. Marie Geneviève Guesdon, membre de Solidarité Bosnie-Herzégovine France, décrit des associations de mères, de sœurs et de filles qui ont pris en charge la recherche des victimes et la conservation de leur mémoire. Chaque année, des corps identifiés sont encore inhumés à Srebrenica, donnant enfin aux familles une sépulture où se recueillir.
Cette histoire se transmet aussi à celles qui n’ont jamais connu les absents. Sonia Ouazzane n’a pas rencontré son grand-père Belkacem, arrêté au Maroc en 1973 et jamais revenu. Elle revendique pourtant la relève du combat mené par sa famille, notamment par sa mère Aïcha et sa grand-mère, morte en 2020 sans connaître la vérité. L’article rappelle enfin que des mères de disparus ont activement participé à l’élaboration de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, adoptée par l’ONU en 2006. Celle-ci reconnaît comme victime toute personne ayant subi un préjudice direct du fait d’une disparition forcée : les conséquences sur les proches entrent ainsi elles aussi dans le champ du texte.
De cette mémoire construite autour d’une absence à la fiction familiale, le déplacement est radical. Le 21 septembre, Le Monde rencontre Elizabeth Holleville à l’occasion de Hysteria, son thriller psychologique de 256 pages publié chez Glénat. La bédéaste de 38 ans part d’une observation personnelle : plusieurs de ses amies qui avaient longtemps affirmé ne pas vouloir d’enfant ont changé d’avis après la trentaine. Elle en tire non une explication du phénomène, mais le point de départ d’un récit fantastique.
Garance, 35 ans, ne veut pas d’enfant. Dans sa famille, cousines et tantes lui rappellent pourtant son supposé « devoir naturel » de se reproduire. Confrontée à des difficultés de logement, elle accepte de revenir dans l’immense demeure familiale. Peu à peu, son esprit critique s’amenuise, des rêves l’obsèdent et des pulsions la poussent vers le projet d’enfant. Holleville pousse alors son postulat jusqu’à l’horreur : et si les femmes subissaient avant de devenir mères une forme d’envoûtement ancestral ?
La distinction importe : Le Monde rappelle que la plasticité cérébrale après l’accouchement est un phénomène étudié scientifiquement, mais le mécanisme imaginé par Holleville appartient entièrement à la fiction. L’autrice nourrit son univers de références très différentes : La Puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet, Suspiria, de Dario Argento, les récits de Baba Yaga ou encore Simetierre, de Stephen King. Son écriture emprunte également au cinéma : une centaine de fiches de scènes ont été préparées avant qu’elle n’en conserve qu’une quarantaine. Le fantastique et l’horreur corporelle lui servent ainsi à mettre en récit les pressions familiales et l’injonction à procréer.
Le cinéma déplace ensuite le regard vers un autre moment de l’existence. Le 15 septembre, Le Temps consacre une critique à La Vie d’une femme, deuxième long métrage de Charline Bourgeois-Tacquet après Les Amours d’Anaïs. Cette fois, la cinéaste suit Gabrielle, 55 ans, spécialiste en chirurgie maxillo-faciale et cheffe de service dans un hôpital public lyonnais, incarnée par Léa Drucker.
Toujours au travail, Gabrielle partage aussi son temps entre un mari qui l’aime et une mère dont elle doit s’occuper. L’arrivée de Frida, romancière interprétée par Mélanie Thierry, vient troubler cet équilibre. L’écrivaine passe plusieurs semaines dans son service afin de préparer un livre. Gabrielle se sent observée, mais une attirance apparaît également : le quotidien soigneusement organisé laisse soudain une place à l’imprévu. Norbert Creutz rapproche cette quinquagénaire de la trentenaire des Amours d’Anaïs : à deux âges différents, Charline Bourgeois-Tacquet observe ainsi ce que le désir peut déplacer dans une existence déjà construite.
La parole gagne enfin directement la scène. Le 20 septembre, Le Monde revient sur « Nos voix pour toutes x Le Monde », concert organisé la veille sur le parvis du quotidien à Paris. Huit artistes, parmi lesquels Jeanne Cherhal, Nesrine, Youssef Swatt’s et Feu ! Chatterton, se sont relayés au bénéfice de la Fondation des Femmes, à laquelle l’intégralité des recettes de la soirée a été reversée.
Jeanne Cherhal revendique la tribune dont elle dispose comme artiste et défend un féminisme qui peut aussi passer par l’humour. Nesrine, chanteuse et violoncelliste franco-algérienne, a choisi de ne s’entourer que de femmes pour les postes techniques qui l’accompagnent, en reliant explicitement cette décision aux inégalités de genre. Youssef Swatt’s raconte pour sa part comment le parcours de sa mère, qui a quitté le foyer familial à 60 ans, demandé le divorce puis pris des cours de français, a modifié son regard sur les questions de liberté et de féminisme. La soirée fait ainsi de la musique autant un spectacle qu’un support de témoignage et de mobilisation.