De Mona Chollet à Christine Angot, l’intime devient politique
Du soin de la peau au nom que l’on porte, des récits de guerre à l’éducation sexuelle, jusqu’à une parole théâtrale née d’entretiens : cinq publications récentes interrogent la manière dont les femmes se racontent, transmettent et rendent visibles des rapports de pouvoir. Le livre et la scène y deviennent tour à tour lieux d’examen, outils de médiation et supports d’expériences mises en commun.
Quatorze ans après Beauté fatale, Mona Chollet revient sur l’univers de la beauté, mais en déplaçant le regard. Dans Soigner sa peau. Exploration d’une obsession, paru dans la collection Zones, la journaliste et essayiste examine l’obsession contemporaine pour les cosmétiques, depuis les routines quotidiennes jusqu’aux injections et à la chirurgie esthétique. Le Monde relève l’ambivalence qui traverse l’ouvrage : le soin peut offrir un refuge et une forme de considération pour soi tout en s’inscrivant dans un système qui entretient l’anxiété des femmes envers leur apparence.
L’essai ne s’arrête donc pas à la dénonciation d’une norme esthétique. Chollet part de ses propres contradictions et de sa fascination pour les crèmes pour examiner la séduction exercée par cette industrie, son marketing et ses promesses. Elle cherche aussi ce que les gestes quotidiens viennent apaiser : dans un environnement social et politique instable, le bien-être se replie parfois jusqu’à l’enveloppe corporelle. Une douceur dont l’analyse rencontre vite les limites, lorsque l’autrice aborde le coût humain et écologique de certains ingrédients exotiques, replacés dans une histoire d’exploitation des ressources, puis la banalisation de la chirurgie esthétique. Le « naturel » peut alors finir par désigner non plus un visage qui n’a pas été retouché, mais celui sur lequel l’intervention reste invisible.
Avec Christine Angot, le corps laisse place au nom. Dans un entretien accordé au Monde, l’écrivaine raconte être redevenue Christine Schwartz à l’état civil, reprenant le patronyme maternel qu’elle avait porté jusqu’à ses 13 ans. À cet âge, son père la reconnaît officiellement : elle devient Christine Angot au moment où, relate le journal, celui-ci commence à la violer. Son nouveau livre, Je change de nom, publié chez Flammarion, part de la décision de retrouver Schwartz pour interroger la filiation, le patronyme, l’inceste et la judéité à laquelle ce nom la rattache.
Ce retour administratif à Schwartz n’efface pourtant pas Angot des couvertures. L’écrivaine conserve le nom sous lequel elle publie depuis Vu du ciel, en 1990. Une même personne porte ainsi deux histoires : Schwartz dans la vie civile, Angot pour une œuvre constituée depuis plus de trois décennies. L’entretien revient également sur les femmes de sa lignée et sur ce que leur trajectoire dit du rapport de la société au patronyme. Une démarche administrative devient matière littéraire, au point de nouer histoire familiale, violence et identité d’écrivaine.
Du patronyme au partage du pouvoir, Bas les armes ! Ces hommes va-t-en-guerre qui nous gouvernent élargit la focale. Les Nouvelles News présente l’ouvrage de Jocelyne Adriant Mebtoul, Fanny Benedetti, Sophie Pouget Larabi et Moïra Sauvage, publié aux Éditions de l’Aube. Les quatre autrices défendent une approche féministe de la paix et posent comme indissociables sécurité globale et égalité entre les sexes.
Leur réflexion part notamment de la faible représentation féminine dans les négociations et médiations de paix. Pour autant, elles n’opposent pas des hommes supposément belliqueux à des femmes naturellement pacifiques : selon elles, ouvrir davantage le pouvoir aux femmes ne suffit pas si les règles qui le structurent demeurent inchangées. Elles défendent donc un « multilatéralisme féministe », qui accorderait une place accrue aux femmes et aux mouvements citoyens dans la prévention des crises et les négociations, tout en réorientant les priorités vers la justice sociale, l’humanisme et la non-violence.
Ailleurs, la transmission se joue entre adolescents, parents et libraires. Le Monde relaie une sélection élaborée par L’Attrape-cœurs, librairie BD et jeunesse du 18e arrondissement de Paris : six ouvrages destinés à accompagner préadolescents et adolescents dans leurs interrogations sur la puberté, le désir, le plaisir ou les premières expériences sexuelles. Documentaires, romans et albums humoristiques proposent plusieurs portes d’entrée lorsque la discussion familiale se révèle délicate.
Nous les préados, d’Audrey Guiller et Anne Pomel, parle du corps, du consentement, de la puberté et des organes sexuels avec un vocabulaire adapté dès 8 ans. Sexe. Mes premiers pas sans tabou ni complexe, d’Emma Strack et Benjamin Chaud, s’arrête notamment sur la pilosité, son rôle protecteur et les injonctions à l’épilation. La collection « L’Ardeur », chez Thierry Magnier, emprunte la fiction pour aborder désir, plaisir et consentement, mais aussi masturbation féminine ou harcèlement en ligne. Quant à Adolescence. Découvertes et nouvelles questions, d’Isabelle Maroger et Sylvie Misslin, il passe par l’humour pour évoquer entre autres pornographie, contraception et violences sexuelles.
La sélection comprend également La Première Fois, recueil de huit nouvelles d’auteurs anglo-saxons, et Notre corps, nous-mêmes, version française réactualisée en 2020 d’un projet issu du mouvement féministe américain. Ce dernier rassemble témoignages, données scientifiques et schémas anatomiques autour du corps, de la sexualité, de la maternité, de la contraception ou encore du vieillissement. Six propositions très différentes, avec un même usage possible : mettre des mots et des récits à disposition lorsque la conversation ne vient pas spontanément.
La parole quitte enfin les pages pour le plateau avec Portrait de Rita. Dans sa sélection de spectacles d’octobre, Le Monde s’arrête sur l’histoire de Rita Nkat Bayang, femme d’affaires camerounaise devenue aide-ménagère en Belgique. Le texte de Laurène Marx est né d’entretiens avec Rita Nkat Bayang menés par l’autrice et Bwanga Pilipili. Cette dernière, seule au micro, porte le récit sur scène.
La pièce fait ainsi converger trois regards : celui de Rita Nkat Bayang, celui de Laurène Marx, autrice trans blanche, et celui de Bwanga Pilipili, actrice et performeuse belge. Le Monde décrit une femme qui quitte le Cameroun pour rejoindre Christian en Belgique et un récit traversé par le racisme et la misogynie. La parole de Rita n’arrive donc pas intacte devant le public : recueillie lors d’entretiens, elle devient texte, mise en scène puis interprétation.
D’une crème appliquée sur la peau à un patronyme repris, d’un essai politique aux livres proposés aux adolescents, jusqu’à une histoire personnelle portée au théâtre, ces cinq publications suivent des chemins très différents. Toutes montrent cependant ce qui se produit lorsqu’une expérience privée trouve une forme pour circuler : essai, récit autobiographique, documentaire jeunesse, fiction ou scène. Le livre et le spectacle ne servent alors pas seulement à raconter ; ils donnent un espace public à ce qui, autrement, resterait plus difficile à nommer.