Habiba Djahnine, Francine Descarries : mémoires vives
De Medfeminiswiya à Gazette des femmes, trois articles dessinent un même enjeu : transmettre des récits féministes, rendre lisibles des trajectoires effacées et suivre des droits encore inachevés. Cinéma documentaire en Algérie, matrimoine académique au Québec, accès à la PMA à Taïwan : on relie création, mémoire, savoirs et parole publique des femmes, sans les dissocier des cadres sociaux et politiques actuels qui les contraignent.
Dans le portrait signé Amel Blidi et publié le 20 avril 2026, Medfeminiswiya suit Habiba Djahnine, réalisatrice algérienne, des ciné-clubs de Béjaïa à la création documentaire. Au début des années 1980, les salles de cinéma restent quasi réservées aux hommes. L’adolescente participe alors à un ciné-club féminin dans une maison de jeunes. Le cinéma devient un accès à l’espace public, puis un lieu de débat et de formation.
Le récit rattache cette trajectoire à l’histoire politique algérienne. À Tizi Ouzou, Habiba Djahnine fonde un autre ciné-club avec l’association Thighri n’tmettouth. En 1994, pendant la décennie noire, elle lance avec d’autres organisatrices le festival Images et imaginaires de femmes dans le cinéma algérien. L’assassinat de sa sœur Nabila Djahnine, militante féministe et présidente de Thighri n’tmettouth, inscrit ensuite son travail dans une mémoire des violences.
Après l’exil en France et une formation à l’Université Paris 3, elle réalise Lettre à ma sœur, en 2006. Avec Cinéma et mémoire et Kaïna Cinéma, elle lance ensuite Béjaïa Doc, où une trentaine de documentaires voient le jour avant la fin de l’atelier en 2013.
La même logique de passage se lit dans l’hommage à Francine Descarries publié le 7 mai 2026 par Gazette des femmes. Le magazine annonce la disparition, le 12 mars, de la sociologue et professeure émérite à l’Université du Québec à Montréal. Il rappelle son rôle de cofondatrice de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM et son accompagnement du Conseil du statut de la femme pendant plus de 25 ans, notamment dans le projet Ligne du temps de l’histoire des femmes au Québec.
La source originelle apparaît clairement : Gazette des femmes republie un hommage de l’IREF rendu le 16 mars 2026 par Gina Thésée, directrice de l’institut, avec l’équipe IREF. Le texte insiste sur l’institutionnalisation des recherches et des études féministes à l’UQAM, l’accès des étudiantes et étudiants à ces savoirs, ainsi que le matrimoine académique laissé par Francine Descarries.
Le reportage d’Aurélie Loek publié le même jour par Gazette des femmes déplace le regard vers Taïwan. Le texte rappelle que le mariage homosexuel y est légal depuis 2019, mais que la loi sur la reproduction artificielle, adoptée en 2007, réserve toujours la PMA aux couples hétérosexuels mariés.
En décembre, le gouvernement a déposé deux amendements visant les femmes de plus de 18 ans, mariées ou non, et les couples de femmes. Le reportage suit Annie, 42 ans, célibataire à Taipei, employée d’une organisation non gouvernementale et gérante d’un café engagé. La loi actuelle l’empêche d’utiliser ses ovocytes, congelés cinq ans plus tôt.
Les couples de femmes se tournent vers l’adoption ou vers des démarches à l’étranger. Shing Li, chargée de plaidoyer au sein de TLFRA, décrit des parcours médicaux et logistiques lourds ; l’article indique qu’une procédure hors de Taïwan coûte cinq fois plus cher qu’une FIV locale. Le débat parlementaire achoppe sur la GPA, interdite à Taïwan. La députée Janice Chen, du Parti du peuple taïwanais, la défend pour raisons médicales. Le gouvernement, minoritaire, refuse de l’ajouter au texte sur la PMA ; l’opposition craint qu’un compromis limité repousse la régularisation de la GPA.
Mis en regard, ces trois articles décrivent un même mécanisme de visibilité. Le documentaire, l’hommage universitaire et le reportage social donnent forme à des paroles féminines situées : celles qui filment après la violence, celles qui transmettent des savoirs et celles qui affrontent une règle juridique devenue obstacle.