Du roman oublié au G7, la voix des femmes se déplacent

Publié le 07/07/2026 · Par Team Les Braqueuses

Rééditer une romancière effacée, filmer dix-huit ans de vies iraniennes, inscrire le genre dans l’agenda climatique, lire une publicité sur le soja et interroger l’injure : En attendant Nadeau, Orient XXI, Reporterre et Slate suivent des récits qui décident de la place accordée aux femmes et aux minorités. L’édition, le cinéma et les médias y deviennent des espaces de transmission, mais aussi de conflit. Leurs articles montrent comment ces cadres se fabriquent et se transmettent.

Shimabdinzade CC 0

Le 7 juillet, En attendant Nadeau remet en lumière Insolation, d’Emilia Pardo Bazán. Le Cherche midi publie ce roman de 1889 dans une traduction de Sadi Lakhdari, qui signe également la postface, précédée d’une préface de Mathilde Carton. L’édition compte 240 pages et paraît au prix de 19 euros. Albert Bensoussan y voit moins une curiosité patrimoniale qu’un texte capable de déplacer le regard sur une autrice de la Restauration espagnole, féministe et longtemps marginalisée dans son propre canon littéraire.

Le récit suit Francisca Asís de Taboada, veuve galicienne de trente-deux ans, riche, lasse des usages madrilènes et soudain déstabilisée par son attraction pour Diego Pacheco, un Andalou plus jeune qu’elle. Son « insolation » ouvre un retour en arrière, une escapade amoureuse et un examen de conscience où le désir féminin heurte les prescriptions de classe, de deuil et de respectabilité. L’action quitte les salons de la bourgeoisie pour les faubourgs et la prairie de San Isidro, où l’héroïne s’aventure loin des codes de son milieu. La critique insiste sur l’humour corrosif de Pardo Bazán et son goût du décalage. Son verdict, bref, résume la réédition : « Un roman savoureux, plein de légèreté et de sourires, avec une touche résolument moderne. »

L’enjeu n’est pas seulement de remettre un titre en circulation. La préface de Mathilde Carton, rapportée par En attendant Nadeau, relie l’effacement de Pardo Bazán à son féminisme, perçu comme scandaleux. Traduction, appareil critique et republication restaurent ainsi une histoire littéraire dans laquelle une romancière écrivait le plaisir, l’adultère et la transgression sans se laisser réduire au rôle assigné aux femmes.

Avec Orient XXI, la mémoire passe par des images accumulées au fil des années. Le 3 juin, Marmar Kabir et Soroush Yari présentent Toutes mes sœurs, documentaire de Massoud Bakhshi, en salle depuis cette date. D’une durée de 1 h 18, le film accompagne, de 2007 à 2025, Mahya et Zahra, les nièces du réalisateur, puis leur cadette Melika, au sein d’une famille de la classe moyenne de Téhéran. À l’âge adulte, les deux aînées découvrent et commentent les séquences tournées par leur oncle.

Une grand-mère très croyante, une mère plus souple dans sa pratique mais attachée aux normes sociales et des figures masculines à l’arrière-plan composent cet univers. Mahya étudie les arts à Téhéran et compose des chansons ; Zahra quitte le foyer pour les beaux-arts à Yazd, où elle vit seule. Les autrices refusent d’y voir une opposition mécanique entre générations. Les changements passent par les vêtements, les usages du téléphone, les références culturelles et les compromis qui se négocient au sein de la famille. Rien ne s’affirme par rupture : les déplacements s’installent, avec leurs désaccords contenus.

Le mouvement Femme, Vie, Liberté de 2022 fait toutefois irruption dans le récit. Les jeunes femmes scandent des slogans sur les toits avec leur petite sœur ; plus tard, devant un discours de campagne de Massoud Pezeshkian, Zahra tranche : « De toute façon, ils mentent tous ». Orient XXI ne fait pas de cette famille un portrait total de l’Iran. Le texte observe plutôt ce que des archives domestiques laissent apparaître : voile, études, musique et politique comme lignes de déplacement. Il rappelle aussi que Bakhshi n’est pas neutre : son statut d’oncle lui ouvre l’intimité des jeunes femmes, mais ses questions et encouragements orientent le film, y compris lorsqu’il les interroge sur le port du voile.

Le changement d’échelle est net dans le reportage de Reporterre, publié le 21 avril. À Paris, cinq porte-parole du Sud global demandent que les effets différenciés du dérèglement climatique sur les femmes et les minorités entrent dans les discussions du G7 Environnement. Le quotidien rapporte notamment l’intervention de la sociologue sénégalaise Fatou Ndoye, qui rappelle la responsabilité historique des pays du Nord dans les émissions de gaz à effet de serre. Pour l’heure, précise le média, l’égalité de genre ne figurait ni à l’agenda du G7 Environnement ni à celui du sommet d’Évian prévu en juin.

Le reportage ne traite donc pas seulement des conséquences du climat, mais de représentation. Il déplace la question du terrain des dommages vers celui de la décision : quelles expériences sont retenues lorsque les gouvernements définissent leurs priorités, et lesquelles restent hors du cadre de négociation ? À travers ces cinq intervenantes, Reporterre aborde le genre comme l’un des critères qui déterminent l’exposition au dérèglement et l’accès à la décision.

Un second article du même média, paru le 3 juin, déplace cette discussion vers une scène de consommation. Dans Reporterre, une campagne virale d’une marque de yaourts au soja sert de point de départ à une chronique sur la virilité alimentaire. La publicité moque les « vrais bonhommes » qui ne jureraient que par la viande pour leurs protéines. L’objet paraît léger, mais il révèle la vitesse avec laquelle un produit peut devenir un signe identitaire, puis le support d’une querelle sur ce qu’un homme est supposé manger ou prouver.

Le tofu n’est alors plus le sujet en soi. La chronique observe des imaginaires où la viande reste associée à la puissance masculine, tandis que le soja est présenté comme l’envers de cette norme. Une publicité suffit à réactiver un vieux partage symbolique : d’un côté, une nourriture réputée forte ; de l’autre, un aliment moqué comme insuffisamment viril. En choisissant la culture populaire plutôt qu’un discours théorique, Reporterre suit la fabrication quotidienne de ces codes, dans les vidéos, les slogans et les réactions qu’ils suscitent.

Le langage fournit enfin son propre champ de bataille. Le 6 juin, Slate publie des bonnes feuilles de L’Insulte. De l’injure à la solidarité, d’Anthony Vincent, paru trois jours plus tôt aux Liens qui libèrent. L’ouvrage compte 224 pages et est vendu 17,50 euros. L’extrait s’attache au retournement du stigmate, défini comme « le processus par lequel une caractéristique initialement disqualifiée devient une source de fierté ».

Cette réappropriation ne fait pas disparaître l’histoire sociale des mots. Elle décrit un déplacement : les termes forgés pour rabaisser peuvent devenir, dans certaines circonstances, des signes de reconnaissance entre personnes visées. Slate restitue ainsi une réflexion sur les injures racistes, LGBTphobes ou validistes, et sur les rapports de pouvoir qu’elles condensent. Le livre n’efface pas la violence contenue dans les mots ; il examine ce qui se joue quand ceux qui les subissent en modifient l’usage et la portée.

De Pardo Bazán à Massoud Bakhshi, des déléguées du Sud global à une publicité pour le soja, puis à l’étude de l’injure, les cinq textes ne font pas de la parole une abstraction. Ils suivent ses supports : un roman traduit, des archives familiales, un reportage international, une vidéo virale, un essai. Leur point commun tient à cette matérialité. Ce sont les lieux de publication, de projection, de médiatisation et de lecture qui déterminent aussi ce qui peut être transmis, contesté ou repris.