Femmes, archives, livres : qui porte la mémoire publique ?

Publié le 23/06/2026 · Par Team Les Braqueuses

Archives féministes, récits de déportation, livres interdits et parole des enfants : suivo des voix longtemps tenues à l’écart ou prises dans des récits concurrents. Des minutes d’un tribunal de 1976 au débat contemporain sur la protection, leurs articles interrogent les conditions concrètes de l’écoute, de la transmission et de la circulation des savoirs dans l’espace public.

Le Tribunal international des crimes contre les femmes. Un évènement fondateur du féminisme par Milène Le Goff

Une archive reparue ramène d’abord à Bruxelles, en mars 1976. Dans un texte de Philippe Artières, initialement publié par Mediapart puis repris par En attendant Nadeau, le Tribunal international des crimes contre les femmes réapparaît à travers ses actes, édités par Milène Le Goff chez Hors d’atteinte. Du 4 au 8 mars 1976, plus de 2 000 participantes venues de quarante pays y ont investi la forme judiciaire pour dénoncer des violences sexuelles, domestiques, médicales, économiques et politiques. L’ouvrage restitue les minutes d’un événement resté en marge des récits dominants de l’après-1968.

Le texte souligne un choix : consigner les expériences sans attendre la reconnaissance institutionnelle. Les prises de parole abordaient la torture dans les dictatures latino-américaines, l’excision, le viol, l’avortement, l’exil lesbien ou la stérilisation forcée. Elles dessinent un espace où des femmes nomment elles-mêmes ce que le droit ignore ou ne veut pas saisir. Cinquante ans plus tard, cette réédition replace l’édition au cœur d’une mémoire qui dépend des documents, de leur conservation et de leur remise en circulation.

Cette transmission prend une dimension familiale dans le portrait publié le 6 mai par Axelle Mag. Le magazine belge revient sur Lucienne Raepsaet, dite Lulu, résistante communiste déportée en 1943 au camp de Ravensbrück. Sa fille, Marianne Lefebvre-Raepsaet, lui consacre À fleur de mémoires, paru aux Éditions du Cerisier en 2025. Le livre transmet une histoire de Résistance, de déportation et de survie à partir d’une mémoire familiale, en rappelant que les archives intimes constituent aussi un terrain de l’histoire des femmes.

Chez La Déferlante, l’enjeu se déplace vers la circulation des livres. Dans un entretien d’Anne-Laure Pineau, publié le 27 avril, la romancière et libraire états-unienne Lauren Groff relie sa pratique littéraire à sa lutte contre les interdictions d’ouvrages en Floride. En 2024, elle a ouvert à Gainesville The Lynx, librairie présentée comme un lieu d’accueil pour les cultures minoritaires. Elle évoque les lois adoptées dans cet État en 2022, qui ont permis d’écarter certains titres des écoles et bibliothèques publiques au nom d’arguments moraux.

Son propos dépasse la défense d’un catalogue : « Nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour que les livres interdits et les idées censurées continuent de circuler. » La Déferlante reprend les données d’un rapport de Pen America : durant l’année scolaire 2023-2024, 36 % des ouvrages interdits dans les écoles publiques mettaient en scène des personnes noires, autochtones ou racisées, et 25 % des personnages LGBTQIA+. La librairie devient ainsi un relais de diffusion des récits visés par la censure.

Les deux textes parus en juin autour de la mort de Lyhanna, 11 ans, interrogent ce que la médiatisation d’un drame fait à la parole des victimes et aux réponses publiques. Dans Problematik, Arya Meroni et Léane Alestra analysent le cadrage médiatique et politique de l’affaire. Les autrices contestent la réduction du problème à l’échec à neutraliser un « monstre » isolé et mettent en avant des conditions familiales, sociales et institutionnelles qui exposent les enfants aux violences. Leur article critique aussi l’orientation de la loi-cadre intégrale défendue par la Fondation des Femmes, qu’il juge trop concentrée sur la réaction pénale et sécuritaire, au détriment de mesures matérielles de prévention.

Dans un entretien de Nolwenn Weiler, Basta! recueille les analyses de Marie-France Casalis, cofondatrice et responsable de la formation du Collectif féministe contre le viol. La source des données citées est la Ciivise : 160 000 enfants subissent chaque année des violences sexuelles, selon la commission. Casalis insiste sur la proximité fréquente entre victimes et agresseurs, sur les récits que les adultes minimisent, et sur le besoin de personnels formés dans la justice, la police et la gendarmerie. Elle résume sa position : « Plutôt que de punir les magistrat·es, il faut augmenter leur nombre, les encourager et les former. »