Revenus, logement, écriture : le prix de l’autonomie des femmes
Du « plafond de mère » aux difficultés d’accès au logement, de l’héritage de Robin Morgan aux poèmes de Jénia Berkovitch, quatre articles interrogent les conditions concrètes de l’autonomie des femmes. Revenus, toit, médias et publication dessinent une même ligne de fracture : pouvoir décider de sa trajectoire, mais aussi prendre la parole, la faire circuler et laisser des textes capables de lui survivre.
L’inégalité commence parfois bien avant le plafond de verre. Le 10 septembre, Les Nouvelles News revient sur un rapport publié la veille par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE), Du plancher collant au plafond de mère. L’expression désigne le moment où la maternité, réelle, supposée ou anticipée, devient implicitement un critère d’évaluation professionnelle. Pour l’instance, elle demeure l’un des principaux facteurs de persistance des inégalités économiques entre femmes et hommes.
La naissance d’un enfant provoque ainsi une chute de 40 % du revenu salarial des mères, indique le HCE. Le phénomène s’inscrit dans des trajectoires professionnelles déjà marquées par la socialisation genrée, la concentration des femmes dans les emplois à faibles revenus, le recours au temps partiel et des perspectives d’évolution plus limitées. Le rapport parle de « plancher collant » pour décrire ces mécanismes, avant même que le traditionnel « plafond de verre » ne freine l’accès aux postes de direction.
Entre les deux apparaît donc ce « plafond de mère ». Le HCE insiste sur un point : ce n’est pas la maternité qui produit mécaniquement ces écarts, mais l’organisation sociale de la parentalité. La naissance peut affecter durablement revenus, carrière, conditions d’emploi et autonomie financière. L’instance formule 45 recommandations, parmi lesquelles un suivi obligatoire de la trajectoire professionnelle des mères dans les entreprises de plus de 50 salariés, au retour du congé maternité puis trois et dix ans après une naissance. Elle propose également un droit au répit et au relais parental ainsi qu’un statut administratif harmonisé de parent seul.
Cette indépendance se mesure aussi à la possibilité de disposer d’un toit. Dans un reportage publié le même jour, Medfeminiswiya documente les difficultés rencontrées par plusieurs Algériennes divorcées, séparées ou célibataires qui souhaitent vivre seules. La journaliste Leila Zaimi croise des trajectoires où interviennent ressources financières, normes familiales et pratiques du marché immobilier.
Zohra, 52 ans, femme de ménage à Boumerdès, a quitté son foyer avec ses enfants au début des années 2000. Après avoir été hébergée par un proche qui la poussait à retourner auprès de son mari, elle a connu deux décennies d’instabilité et de déménagements avant de pouvoir acheter, grâce à l’aide d’un homme d’affaires, une petite maison près de son travail. Elle affirme qu’au cours de ses recherches, de nombreux agents immobiliers se montraient réticents à louer un logement à une femme, y compris lorsqu’elle avait des enfants.
Le droit algérien prévoit pourtant des garanties. L’article 72 du Code de la famille oblige le père, après un divorce, à assurer un logement décent ou une aide au logement à la personne bénéficiant de la garde des enfants, généralement la mère. Selon les hommes et femmes de loi interrogés par Medfeminiswiya, les aides effectivement versées restent cependant très inférieures aux prix du marché locatif. Elles se situeraient entre 5.000 et 12.000 dinars algériens, quand la location d’un appartement commencerait autour de 20.000 dinars.
D’autres femmes interrogées ont suivi des chemins différents. Soumia, 26 ans et mère de deux filles, est retournée chez ses parents dans un village de Médéa après son divorce. Sans revenu, elle dépend financièrement de son père et de ses frères. Yakout, 30 ans, mère d’un adolescent, partage pour sa part son temps entre son village et Alger. Depuis 2020, elle dit avoir connu sept colocations dans la capitale, parfois dans des appartements accueillant jusqu’à quinze femmes. Elle décrit un manque d’intimité, mais aussi des règles contraignantes et, dans certains cas auxquels elle dit avoir assisté, des expulsions nocturnes sans préavis.
Le reportage replace ces témoignages dans un mouvement plus large. L’Office national des statistiques algérien a recensé 93.402 divorces en 2023, contre 31.021 en 2005. À l’été 2025, les autorités ont par ailleurs levé la réserve de l’Algérie concernant l’article 15-4 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, relatif à la liberté de circulation et de résidence. Une sociologue algérienne interrogée sous couvert d’anonymat estime néanmoins que le retour au domicile parental reste considéré comme l’option habituelle après une séparation et que la possibilité pour une femme de vivre seule demeure trop sensible pour nourrir un véritable débat public.
L’autonomie passe également par la possibilité de prendre la parole et d’en conserver la trace. Le 6 septembre, Le Monde annonce la mort à 85 ans de Robin Morgan. La source originelle est clairement identifiée : son fils, Blake Morgan, a annoncé sur Instagram que la poétesse, essayiste et militante était morte le 5 septembre à New York, dans son sommeil.
Ancienne enfant star de la radio et de la télévision dans les années 1940 et 1950, Robin Morgan s’engage à la fin des années 1960 dans les mouvements pour les droits civiques, contre la guerre du Vietnam et pour les droits des femmes. En 1968, elle participe à l’organisation de la première manifestation contre le concours Miss America. Deux ans plus tard, elle dirige la publication de l’anthologie Sisterhood Is Powerful, devenue, rappelle Le Monde, un texte majeur du mouvement féministe.
Autrice de plus de vingt ouvrages, Robin Morgan a également popularisé le terme « herstory », construit à partir de « history » afin de mettre en avant l’histoire des femmes. Elle a dirigé le magazine Ms. et cofondé en 2005, avec Jane Fonda et Gloria Steinem, le Women’s Media Center, consacré à la place des femmes dans les médias. Atteinte de la maladie de Parkinson, diagnostiquée en 2010, elle avait continué à écrire et à intervenir publiquement. Sa disparition intervient trois jours après celle de Gloria Steinem, son amie et compagne de lutte.
Avec Jénia Berkovitch, la circulation d’une voix écrite se heurte à une contrainte autrement plus directe. Dans sa sélection littéraire du 10 septembre, Le Monde présente Car février n’en finit plus…, premier recueil publié en France des poèmes de la poétesse et metteuse en scène russe. Le quotidien indique qu’elle est détenue depuis plus de trois ans après son arrestation, en mai 2023, pour s’être opposée à la guerre contre l’Ukraine.
Le volume réunit des poèmes écrits avant son arrestation et pendant sa détention ; certains avaient auparavant circulé sur les réseaux sociaux russes. Sept traducteurs ont participé à cette édition de 154 pages, dirigée par Alexeï Voïnov et publiée par Tourgueneff. Le journaliste Benjamin Quénelle attribue au livre un double objectif : rendre justice à l’œuvre poétique de Berkovitch et attirer l’attention sur la situation de son autrice. Il écrit que celle-ci continue de se dégrader, « au point que sa vie est en danger ». La traductrice Nastasia Dahuron souligne de son côté la difficulté d’un travail confronté à la virtuosité de l’écriture et aux multiples références de Berkovitch à la poésie russe.
Des revenus au logement, puis de la presse à l’édition, ces quatre articles déplacent ainsi la question de l’autonomie d’un terrain à l’autre. Les deux premiers en montrent les conditions matérielles ; les suivants observent la manière dont une parole peut s’inscrire dans les médias ou continuer à circuler par le livre. De Robin Morgan à Jénia Berkovitch, l’écriture devient ainsi moins le terme d’un parcours que l’un des moyens par lesquels une voix continue d’exister dans l’espace public.