Enquêter comme on résiste : une collection qui prend le temps de raconter le monde

Publié le 25/09/2026 · Par Manon Buselli

Il y a quelque chose d’anachronique, et c’est heureux, à vouloir ralentir aujourd’hui. C’est pourtant le pari qu’a fait, en janvier 2026, une nouvelle collection de la maison d’édition HarperCollins : offrir au lecteur le temps long de l’enquête, là où l’actualité ne s’arrête jamais.

Responsable du catalogue non-fiction et éditrice de cette collection, je pars d’une conviction simple, celle que derrière chaque crise, chaque décision politique, il y a d’abord un visage. Observer le monde à hauteur d’humain plutôt qu’à hauteur de statistique, voilà ce que je cherche dans chaque manuscrit que je choisis de défendre.

Les auteurs et autrices qui composent la collection viennent tous du terrain. Leur exigence journalistique ne s’arrête pas aux faits, elle se prolonge dans l’écriture : leurs enquêtes se dévorent comme des romans, sans jamais renoncer à la complexité du réel.

C’est peut-être là, à mes yeux, le geste le plus politique de cette collection, refuser la vérité assénée. Donner au lecteur les clés pour qu’il se fasse sa propre idée d’un monde de plus en plus difficile à lire. Dans un flux d’informations qui s’oublient aussitôt, le livre redevient ce qu’il a toujours été, un espace de recul.

En huit mois d’existence, la collection compte déjà six enquêtes publiées, six façons d’aborder notre époque avec cette même conviction qu’un livre peut encore changer notre regard sur le monde.

Pour un média comme Les Braqueuses, qui fait des récits de femmes, de leurs combats, de leurs résistances, de leurs façons d’habiter le monde, une matière journalistique à part entière, cette collection résonne comme une alliée naturelle.

Le Péril masculiniste

« Remettre les femmes à leur place. » Sous ce slogan faussement anodin, un courant insidieux se propage, des recoins obscurs du web jusqu’aux sphères politiques. Jadis marginal, le masculinisme est devenu une force structurée, habile et redoutablement efficace. Dans cet ouvrage aussi indispensable que saisissant, Sylvie Tenenbaum, riche de soixante années d’engagement féministe et d’une carrière de psychothérapeute, éclaire les rouages de cette doctrine rétrograde. À travers des témoignages glaçants, des analyses précises et une enquête rigoureuse, elle révèle comment ce mouvement se nourrit de ressentiments masculins, s’approprie les technologies numériques et se pare de discours séduisants pour cultiver la haine et saper les progrès des droits des femmes. Des forums toxiques aux figures médiatiques influentes, des violences explicites aux campagnes de harcèlement en ligne, ce livre plonge au cœur de la matrice masculiniste pour en dévoiler les stratégies, les leaders et les ambitions.

A propos de l’autrice

Sylvie Tenenbaum, psychothérapeute depuis plus de trente-cinq ans, est l’autrice de nombreux ouvrages et collabore régulièrement avec Psychologies Magazine, Femme actuelle, Marie Claire ou Le Figaro Madame. Chroniqueuse et invitée récurrente des médias, elle est une voix engagée et reconnue sur les questions de société et de bien-être.

Rio Confidential

En mars 2018, la conseillère municipale Marielle Franco est assassinée avec son chauffeur, Anderson Gomes. L’arrêt brutal de l’ascension d’une des rares femmes, noires, LGBTQI+ et issues des favelas en politique, provoque une énorme émotion internationale et un choc profond au Brésil. Pourtant, l’enquête s’enlise vite. Entre politiciens, miliciens, écoles de samba, tueurs à gage, policiers et même le président en exercice, tout se mélange dans une enquête aux multiples rebondissements. Aboutissement tragique d’un système vicié, cet assassinat inaugure l’ère Bolsonaro et met en lumière un monde corrompu où il a prospéré. Pensé comme un polar du réel, Rio Confidential nous plonge au cœur de la réalité brutale de Rio de Janeiro, mêlant un style incisif à une enquête journalistique implacable. À partir de rapports de police inédits, de témoignages exclusifs de ses sources au sein des forces de l’ordre, du gouvernement et des principaux protagonistes, l’auteur dévoile des révélations inédites sur l’assassinat de Marielle Franco, éclairant les zones d’ombre d’un crime qui a secoué le monde.

A propos de l’auteur

Journaliste spécialisé dans le suivi de l’actualité brésilienne, Jean-Mathieu Albertini a mené des investigations marquantes sur des thématiques politiques et sociales, notamment pour Mediapart et Radio France. En 2016, son enquête intitulée « Helinho, le Petit Prince aux 65 victimes » lui a valu d’être finaliste du prestigieux Prix Albert Londres.

Des Bourreaux

Loin des grandes affaires qui saturent l’actualité, Des Bourreaux nous plonge dans la réalité silencieuse de la pédocriminalité ordinaire — celle qui se dissimule derrière les brèves de la presse régionale. Ici, aucun sensationnalisme : à travers témoignages, récits de vie et analyses rigoureuses, l’enquête s’attache à comprendre les auteurs de violences sexuelles sur mineurs. Qui sont-ils ? Quels chemins les ont menés vers l’irréparable ? Pourquoi le déni et l’emprise occupent-ils une place centrale dans ces crimes ? En décortiquant ces mécanismes et en confrontant les réponses politiques, scientifiques et sociétales à leurs impasses, ce livre choisit d’affronter l’inacceptable : comprendre, sans jamais excuser, pour mieux prévenir et combattre ce fléau. Héritier du journalisme narratif de Florence Aubenas et de l’Américain Joseph Mitchell, Guilherme Ringuenet donne chair à l’enquête et brise le silence.

A propos de l’auteur

Journaliste spécialisé dans les violences sexistes et sexuelles, le social, l’histoire et les religions, Guilherme Ringuenet collabore avec Le Canard enchaîné, Le Monde Diplomatique, le magazine ELLE, Marianne, Le Point, Le Figaro Magazine, La Vie, Ça m’intéresse et la presse belge et suisse.

Les Oubliés du Covid

Les malades du Covid long se disent les grands oubliés ‒ invisibles aux yeux des pouvoirs publics, souvent incompris par la société, parfois humiliés par les médecins censés les soigner. Depuis 2020, leur quotidien se résume à des douleurs chroniques, une fatigue écrasante, des vies professionnelles brisées et un isolement persistant. Comment une loi votée à l’unanimité pour recenser les malades et permettre de mieux les prendre en charge a-t-elle pu rester inappliquée ? Pourquoi les autorités se murent-elles dans le silence, alors que la colère monte et qu’un nouveau scandale sanitaire semble se profiler ? À travers des témoignages bouleversants et une enquête rigoureuse, Nora Sahara met en lumière un enjeu de santé publique majeur, appelé à s’imposer bientôt au cœur du débat politique. Car nier les malades du Covid long, c’est refuser de voir des millions de vies réduites à l’ombre.

À propos de l’autrice

Nora Sahara est infirmière et journaliste santé, cofondatrice du média Ghalia. Forte de plus de quinze ans d’expérience dans les secteurs public et privé, elle enquête sur les failles du système de santé. Autrice de Hôpital, si les gens savaient… et Hôpital, tant qu’il n’y a pas de plainte…, elle poursuit son travail d’investigation dans la presse, à la radio et à la télévision.

L’autre visage de #MeToo

On apprend aux garçons à contenir leurs larmes, à taire leur vulnérabilité, à encaisser. Alors, quand ils sont victimes de violences sexuelles, le silence s’impose comme une seconde peine. Honte, sidération, peur de ne pas être crus : beaucoup grandissent avec l’idée qu’un homme ne peut pas être victime, ou qu’il devrait pouvoir se défendre. Dans L’autre visage de #MeToo, Julien Chavanes ouvre un espace rare : celui de la parole masculine face aux violences sexuelles. Des récits bruts, longtemps tus, qui disent l’emprise, la mémoire fracturée, les années passées à composer avec l’indicible. En regard, des chercheurs, des psychanalystes, des sociologues éclairent ce que ces trajectoires révèlent de notre société : le poids des stéréotypes, la prison des normes masculines, l’angle mort des politiques publiques. Car reconnaître ces victimes ne retire rien aux autres combats. Au contraire. Cela oblige à penser autrement la domination, le consentement, la justice. Et à comprendre que le féminisme peut aussi ouvrir un espace de réparation pour les hommes. Ce livre n’est pas un contre-discours. C’est une brèche. Une secousse nécessaire pour élargir le champ des luttes et briser, enfin, un silence tenace.

À propos de l’auteur

Julien Chavanes, journaliste spécialiste des sujets de société, ancien rédacteur en chef de Néon et directeur éditorial de Kessel, est l’auteur de plusieurs livres dont Pilule noire (Plon, 2026). Il collabore avec Le Monde, Mediapart et Libération, et a enseigné à Sciences Po Paris.

Surcharge

Depuis l’enfance, Lucie Inland a appris à « faire attention ». À son assiette, à son corps, à la place qu’elle occupe dans le bus, au regard des autres. À la courbe de croissance scrutée par le médecin, aux injonctions répétées à corriger ce corps qui déborde. Elle a appris, surtout, qu’être grosse n’était pas seulement un état corporel, mais une faute.  Dans cette enquête incarnée, elle écrit « de chez les grosses ». Non pour revendiquer une identité figée, mais pour interroger un ordre social. Car la grossophobie ne se résume pas à quelques moqueries : elle structure les imaginaires, façonne les politiques de santé, infiltre la culture populaire et dicte les normes de désirabilité. Elle rencontre celles et ceux qui vivent, ont vécu ou redoutent la stigmatisation du poids, confronte leurs récits aux faits, aux chiffres, à l’histoire des idées. Des cabinets médicaux aux entreprises, des médias aux réseaux sociaux, elle documente la manière dont le poids devient un critère d’évaluation sociale. Ce livre n’est ni un manifeste ni un manuel de développement personnel. C’est une plongée rigoureuse et sensible dans une obsession collective : celle du contrôle des corps. Et une invitation à regarder autrement celles et ceux que l’on réduit trop souvent à leur silhouette.

À propos de l’autrice

Lucie Inland est journaliste indépendante et autrice. Elle collabore notamment avec La Déferlante et La Vie Ouvrière. En 2022, elle a reçu le Prix du Bondy Blog pour l’égalité des chances et contre les discriminations pour l’un de ses articles.

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