Lire, apprendre, transmettre : quatre histoires de femmes
En Afghanistan, une radio et des écoles clandestines maintiennent l’accès des filles au savoir. En France, la disparition d’Yvette Roudy ravive la mémoire de combats politiques, Katherine Mansfield rejoint enfin la Pléiade et une série de France Culture retrace l’histoire des lectrices. Quatre articles interrogent ainsi les chemins qui permettent d’apprendre, d’écrire, d’être reconnue et de laisser des traces.
À Kaboul, apprendre suppose désormais de contourner les interdictions. Dans un reportage publié le 18 août 2026, Le Monde décrit Radio Begum, lancée le 8 mars 2021 par Hamida Aman et conçue par des femmes pour des femmes. Une trentaine de jeunes Afghanes y travaillent. Depuis le retour au pouvoir des talibans, la station a dû supprimer les invités masculins, la musique, l’animation, les blagues, les rires et même la poésie lue au micro.
La grille a été largement réorientée vers l’enseignement et les services pratiques. Six heures quotidiennes sont consacrées aux cours, trois en dari et trois en pachtou, pour les filles privées d’école secondaire ainsi que leurs mères. S’y ajoutent des conseils de santé et d’hygiène, des leçons d’économie et d’entrepreneuriat, des consultations psychologiques et une instruction religieuse assurée par des expertes du Coran. La radio prolonge ainsi son rôle de média par une fonction éducative.
La fermeture des écoles secondaires aux filles après la classe de 6e, suivie de leur exclusion de l’enseignement supérieur, a déjà touché 2,4 millions d’entre elles, selon l’Unesco citée par Le Monde. Face à cette situation, des solutions parallèles se sont développées. Dès l’automne 2021, des mères, des enseignantes et des élèves ont organisé des classes dans des logements ou des locaux tenus secrets. Certaines organisations internationales financent les lieux, rémunèrent les professeurs et fournissent manuels, tableaux, clés USB ou cartes microSD.
Internet a encore élargi ces possibilités. Plus de 200 organisations à travers le monde proposent aujourd’hui des cours et programmes aux Afghanes, rapporte le quotidien. Liée à la radio, Begum Academy couvre gratuitement le programme scolaire afghan du collège au lycée, conformément aux manuels officiels, avec des vidéos en dari et en pachtou. La plateforme organise aussi des examens annuels et délivre un certificat susceptible d’ouvrir aux meilleures élèves l’accès à des universités étrangères. Radio, appartements clandestins, ressources hors ligne et enseignement numérique composent ainsi un réseau éducatif qui tente de compenser la fermeture des établissements.
D’un accès au savoir empêché à la circulation des idées féministes, le changement d’époque et de contexte est radical. La disparition d’Yvette Roudy, morte le 18 août 2026 à 97 ans, rappelle néanmoins combien le livre a aussi compté dans certains parcours politiques. Le Monde, informé de son décès par son neveu Jean-Pierre Saldou, retrace celui de l’ancienne ministre des droits de la femme, fonction qu’elle occupa de 1981 à 1986.
Bien avant son entrée au gouvernement, Yvette Roudy avait traduit en français, en 1964, La Femme mystifiée de Betty Friedan, publié aux éditions Gonthier. Le Monde rappelle l’impact important de cet essai sur le mouvement féministe. Son parcours politique la conduit ensuite au Parlement européen puis au gouvernement. En 1982, elle obtient le remboursement de l’interruption volontaire de grossesse par la Sécurité sociale. L’année suivante, elle est à l’origine d’une loi sur l’égalité professionnelle qui interdit notamment de refuser une embauche, une promotion ou une formation en raison du sexe.
Le quotidien rappelle aussi les limites qu’elle-même constatait des années plus tard. En 1999, Yvette Roudy regrettait dans L’Humanité le défaut d’application de cette législation ; les premières sanctions visant des entreprises n’engageant pas de négociations sur l’égalité salariale ne sont intervenues que trente ans après son adoption. Son itinéraire fait ainsi se croiser traduction, militantisme et fabrication de la loi sans qu’il soit nécessaire de tracer entre eux une causalité artificielle.
La reconnaissance des écrivaines obéit à une autre temporalité, parfois très lente elle aussi. Le même 18 août, ActuaLitté annonce l’entrée de Katherine Mansfield dans la Bibliothèque de la Pléiade le 22 octobre 2026. Nouvelles et autres écrits réunira plus de deux cents textes, pour l’essentiel retraduits, couvrant la période 1898-1922 : nouvelles, projets de roman, dialogues, saynètes, vignettes, pastiches, esquisses et fragments.
L’édition dépasse largement les recueils les plus connus. Mansfield avait publié de son vivant une centaine de textes de fiction ; ce volume en proposera plus du double. La plupart des traductions seront nouvelles, à l’exception notable des quinze textes de La Garden-Party et autres histoires, conservés dans la traduction de Françoise Pellan publiée par Gallimard en 2002. L’ensemble représente 1 320 pages de texte, auxquelles doivent s’ajouter notes, chronologie, bibliographie et introduction.
Cette consécration tardive prend aussi une dimension statistique. Au 15 juin 2026, le Catalogue critique de la Bibliothèque de la Pléiade, cité par ActuaLitté, recensait 255 auteurs titulaires ou cotitulaires d’au moins un volume, dont seulement 17 femmes. Elles représentaient environ 7 % des auteurs et 5 % des volumes directement consacrés à un auteur. Mansfield portera leur nombre à 18. Hors volumes collectifs, Madame de Sévigné fut la première à obtenir un volume à son nom en 1953 ; George Sand la rejoignit en 1970. Ici, le canon littéraire se mesure aussi très concrètement à celles et ceux auxquels une collection patrimoniale décide de consacrer ses volumes.
Mais avant d’entrer au catalogue, encore faut-il avoir pu lire. Le 12 avril 2026, Le Monde présente Celles qui lisent, série documentaire de France Culture conçue par Hélène Goutany et réalisée par Anne Perez. Huit épisodes de vingt-six minutes parcourent les rapports des femmes au livre à partir de travaux d’historiennes, mais aussi de paroles d’autrices et de lectrices.
La série revient notamment sur l’élargissement de l’instruction au XIXe siècle, puis sur les courriers adressés par des lectrices à Balzac ou George Sand. Elle s’arrête aussi sur les bibliothèques. Les femmes ont pu accéder tôt au métier de bibliothécaire parce que cette activité était alors pensée comme le prolongement des qualités qu’on leur attribuait en tant que mères et épouses. Elles ont ensuite développé des dépôts de livres dans les campagnes, investi des lieux publics et imaginé des cercles de lecture dans certains hôpitaux.
Les derniers épisodes rejoignent davantage le paysage éditorial contemporain : romance et « new romance », féminisation du secteur, prix littéraires créés pour faire émerger d’autres écritures. Le parcours proposé par Celles qui lisent rappelle ainsi que l’histoire du livre ne se résume pas aux auteurs consacrés : elle appartient aussi à celles qui ont lu, conseillé, prêté, édité ou organisé la circulation des textes.