Un sac brodé, des mémoires clandestines : les femmes transmettent
De l’esclavage aux prisons iraniennes, des bidonvilles de Nanterre aux métiers du domicile, cinq publications racontent comment les femmes préservent, transmettent ou reprennent la parole. Livres, cinéma et enquêtes journalistiques éclairent des expériences souvent absentes des récits dominants. Mémoire familiale, création artistique, conditions de travail et santé dessinent une interrogation commune : comment rendre visibles ces histoires ?
L’histoire tient dans un sac de toile, une robe déchirée, trois poignées de noix de pécan et une tresse de cheveux. Selon une inscription brodée en 1921, Rose avait donné ces objets à sa fille Ashley, vendue à l’âge de neuf ans en Caroline du Sud. Les présents ont disparu depuis longtemps, mais leur souvenir a traversé les générations. Ruth Middleton, petite-fille d’Ashley, a inscrit sur le tissu les circonstances de cette séparation et la promesse d’amour de son arrière-grand-mère.
Dans Le Monde, Marie-Hélène Fraïssé revient sur Le Sac d’Ashley. Un souvenir de famille du temps de l’esclavage, de Tiya Miles, publié au Seuil dans une traduction de Johanna Blayac. Récompensée par un National Book Award en 2021, cette enquête historique retrace quatre générations de femmes afro-américaines à partir d’un objet transmis au sein d’une famille.
Professeure à Harvard, l’historienne confronte l’inscription aux archives de l’esclavage américain. Elle retrouve notamment Rose et Ashley dans les inventaires d’une famille de Charleston, où figurent leurs valeurs marchandes respectives : 700 dollars pour la mère, 300 pour sa fille. Elle suit également Ruth Middleton, partie vers le nord des États-Unis au début du XXe siècle pour échapper à la ségrégation. L’enquête associe cette reconstitution à la propre histoire familiale de l’autrice. Le sac conserve ainsi la mémoire d’une séparation, mais aussi celle des femmes qui ont maintenu ce souvenir vivant malgré la disparition des objets qu’il contenait.
D’autres écrits ont dû franchir des obstacles plus immédiats pour parvenir jusqu’à leurs lecteurs. Dans Les Nouvelles News, Clara Authiat revient sur la publication d’Une femme ne renonce jamais, les mémoires de Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023, parues chez Robert Laffont. La militante iranienne a commencé à rédiger son témoignage clandestinement dans la prison d’Evin, à Téhéran.
Elle y évoque son enfance, sa prise de conscience de la condition féminine après la révolution islamique de 1979, ses arrestations et les violences subies en détention. Son engagement a également entraîné une séparation prolongée avec ses enfants, réfugiés en France. Libérée sous caution en mai 2026 pour raisons de santé, elle demeurait, selon le journal, retenue à son domicile de Téhéran au moment de la publication de l’article.
La fabrication du livre repose sur une chaîne de solidarité. Pendant plusieurs années, des codétenues ont fait sortir les textes par fragments, transmis à des proches lors des visites. Les feuillets ont ensuite été acheminés en France, où la Fondation Narges, installée à Paris, les a rassemblés et traduits en anglais. L’ouvrage donne accès à une expérience carcérale que les conditions de détention auraient pu empêcher de raconter. Sa publication témoigne aussi du rôle joué par les femmes qui ont contribué à faire circuler ces écrits.
À Nanterre, c’est une autre forme de transmission qui accompagne le passage d’un récit autobiographique au cinéma. Rania Hadjer, pour Medfeminiswiya, a assisté le 2 octobre à l’avant-première de Malika, le nouveau film de Mounia Meddour. Inspiré des Sandales blanches, livre publié en 2008 par la mezzo-soprano Malika Bellaribi, il retrace le parcours d’une enfant née en 1956 dans un bidonville de cette commune des Hauts-de-Seine.
À cinq ans, la future chanteuse est victime d’un grave accident de la circulation. Les années de soins qui suivent l’éloignent de sa famille et la conduisent auprès de religieuses, où elle découvre le chant lyrique. Lors de la rencontre avec le public, Malika Bellaribi évoque aussi l’influence de sa mère, qui jouait de la derbouka et chantait pour raconter ses difficultés. La musique, présente dans l’enfance, devient peu à peu une voie professionnelle.
Le reportage s’intéresse surtout à la manière dont la cantatrice a prolongé cette expérience auprès d’autres publics. En 1999, elle fonde Voix en Développement, une association qui propose des projets artistiques autour du chant et de l’opéra à des personnes éloignées de la musique classique. Un participant raconte comment certains ateliers ont été organisés l’après-midi afin de permettre à des mères isolées, confrontées à des contraintes familiales, d’y assister. La sortie du film est annoncée pour le 18 novembre, en même temps que celle de l’album Regards de femme.
Ces contraintes domestiques occupent une place centrale dans une enquête nationale réalisée par l’Ifop pour le Syndicat des Particuliers Employeurs. Présentée le 6 octobre et examinée par Isabelle Germain dans Les Nouvelles News, elle montre que les femmes représentent 91 % des salariés à domicile et 70 % des particuliers employeurs interrogés. Derrière les prestations de ménage, de garde d’enfants ou d’accompagnement des personnes âgées se jouent aussi les possibilités de travailler et de concilier responsabilités professionnelles et familiales.
L’étude souligne la fragilité économique du secteur. Quinze pour cent des particuliers employeurs déclarent ne pas signaler l’intégralité des heures effectuées. En cas de diminution des aides publiques, 50 % des répondants envisageraient de recourir davantage au travail non déclaré, tandis que 49 % pourraient renoncer à employer une personne à domicile. Ces proportions correspondent à des réponses recueillies dans le cadre de l’enquête, non à des comportements déjà constatés.
Le reportage replace ces résultats dans les discussions budgétaires. Le 7 octobre, la commission des finances de l’Assemblée nationale a adopté un amendement proposant de réduire de 50 % à 40 % le crédit d’impôt pour certaines prestations, notamment le ménage, le jardinage et le bricolage. La garde d’enfants et l’assistance aux personnes dépendantes seraient préservées. Il ne s’agit alors que d’une proposition adoptée en commission, et non d’une réforme entrée en vigueur. Les échanges rapportés par le journal montrent combien le financement de ces emplois touche à la fois les conditions de travail des salariées et l’organisation quotidienne des familles.
La santé constitue un autre terrain où l’expérience des femmes se heurte aux représentations publiques. Dans un second article des Nouvelles News, Clara Authiat revient sur les critiques adressées à la campagne Octobre rose. Le collectif Cancer-Colère dénonce la multiplication des opérations commerciales, les difficultés de prise en charge et la place insuffisante accordée, selon lui, aux facteurs environnementaux.
Le journal s’appuie notamment sur un rapport de la Cour des comptes publié en janvier 2026. Celui-ci relève des inégalités territoriales et sociales dans le dépistage du cancer du sein, ainsi qu’une dégradation de certains délais de prise en charge. L’article rappelle également les difficultés rencontrées pour mettre pleinement en œuvre les mesures destinées à réduire les dépenses restant à la charge des patientes, notamment pour les équipements et les soins liés aux conséquences de la maladie.
Cette contestation trouve un prolongement dans l’édition. Avec Octobre rage, publié le 24 septembre, Éléonore Bridge raconte son expérience du cancer du sein et les injonctions auxquelles elle s’est trouvée confrontée, notamment celle de devoir se montrer combative. Clara Authiat évoque également Nos corps politiques (Seuil, 2026), de la médecin radiologue et philosophe Amélie Cadier-Loriaud, qui défend une approche collective de la prévention et insiste sur les dimensions sociales et environnementales de la santé.
Les prises de position rapportées ne suffisent pas à établir des liens de causalité scientifique entre les facteurs évoqués et la maladie. Elles éclairent en revanche les revendications de patientes qui souhaitent déplacer la discussion, au-delà des campagnes de sensibilisation, vers les conditions concrètes de prévention, de traitement et d’accompagnement. Après les archives familiales, les mémoires clandestines et la transmission artistique, le livre devient ici un moyen de documenter une expérience médicale et de discuter la manière dont elle est représentée publiquement.