All the Rage : 80 autrices déplacent le récit Epstein

Publié le 11/06/2026 · Par Team Les Braqueuses

À Chengdu, Londres et dans les bibliothèques américaines, The Guardian et El País suivent trois scènes où les récits féministes circulent, se recomposent ou se heurtent à des tentatives de censure. Librairie, théâtre collectif et catalogues publics révèlent un même enjeu : l’accès des femmes et des minorités aux livres, aux espaces de discussion et à la mémoire culturelle.

Dans un reportage publié depuis Chengdu, The Guardian décrit l’essor d’espaces réservés aux femmes dans une ville du sud-ouest de la Chine présentée comme moins rigide que Pékin. Amy Hawkins y rencontre Shen Shen, fondatrice de Laishuxia, librairie féministe ouverte en août 2023. L’établissement vend des ouvrages féministes chinois et internationaux et accueille des groupes de lecture consacrés, entre autres, à la ménopause ou aux biais de l’intelligence artificielle envers les femmes.

Le reportage inscrit cette activité dans un cadre politique contraint. En Chine, les comptes féministes sur les réseaux sociaux subissent régulièrement la censure au motif d’antagonisme de genre. Shen Shen écarte les thèmes jugés sensibles et prévient la police avant ses événements. The Guardian mentionne aussi Rearview Mirror, bar réservé aux femmes ouvert par Zhang Wenjia et sa compagne, ainsi que GiCD, réseau lancé en avril 2024. Ces initiatives se présentent d’abord comme des espaces de sociabilité, de soutien et de sécurité, dans un environnement où l’expression féministe conserve des marges étroites.

Autre sujet, que l'on doit également au Guardian, déplace la focale vers Londres et la création scénique. Claire Armitstead suit la naissance d’All the Rage, spectacle collectif né d’un groupe WhatsApp de dramaturges après la médiatisation des dossiers Epstein. Rebecca Lenkiewicz, scénariste de She Said, lance l’appel auprès d’autrices choquées par une couverture centrée sur les hommes puissants et l’argent, au détriment des victimes. Quarante-cinq autrices répondent d’abord ; trois mois plus tard, la production réunit plus de 80 femmes et personnes non binaires.

All the Rage occupe un immeuble de bureaux reconverti dans la City de Londres et se déploie dans 15 espaces. La première partie invite le public à traverser des salles où se mêlent textes, images et installations ; la seconde rassemble les spectateurs autour d’une pièce de 50 minutes, montée par Lenkiewicz et interprétée par neuf comédiennes. Le projet intègre Maryland, texte de Lucy Kirkwood écrit en 2021 après les meurtres de Sarah Everard et Sabina Nessa. Le théâtre agit ici comme un dispositif de contre-récit : il réunit des voix dispersées et leur donne une forme publique.

Signalons par ailleurs la sortie en France du livre Epstein - Ce que vous n'avez jamais lu, par Emmanuelle Andreani et Anthony Mansuy, journalistes auteur d’une grande enquête sur le personnage, pour Society (éditions L'arbre Qui Marche).

Dernier sujet pour aujourd'hui, chez El País, qui revient sur les tentatives de censure de livres aux États-Unis à partir d’un rapport de l’American Library Association. Selon l’Office for Intellectual Freedom de l’ALA, 4235 titres ont été signalés en 2025, deuxième total le plus élevé après les 4240 cas recensés en 2023. Le journal souligne que 40 % des ouvrages visés abordaient des thématiques LGTBIQ+ ou des récits de personnes de couleur ; 1671 titres concernaient des communautés racisées.

L’OIF a recensé 5668 livres interdits en bibliothèque, soit 66 % du total signalé, tandis que 920 autres titres ont subi des restrictions d’accès. Sold, de Patricia McCormick, arrive en tête des demandes de censure en 2025, devant Las ventajas de ser invisible, de Stephen Chbosky, et Género Queer, de Maia Kobabe. El País rapporte aussi que 92 % des réclamations provenaient de groupes de pression, de responsables publics ou de décideurs, contre moins de 3 % de parents agissant individuellement.

Ces trois lectures décrivent des infrastructures culturelles distinctes. À Chengdu, une librairie et des espaces féminins organisent des marges de discussion. À Londres, un collectif transforme une indignation en expérience scénique. Aux États-Unis, les bibliothèques concentrent les tensions autour des récits LGTBIQ+, racisés et minoritaires. Dans chaque cas, la transmission dépend d’un accès concret aux textes, aux scènes et aux lieux où les voix trouvent audience.