Réseaux, mères seules, archives : rendre l’expérience visible
Réseaux sociaux, monoparentalité, maisons du Bon Pasteur, littérature : quatre articles observent la manière dont une expérience longtemps tenue à distance du débat public devient objet d’apprentissage, de revendication, d’archive ou de fiction. Ils montrent comment des paroles dispersées trouvent des formes capables de les rendre visibles et transmissibles, et comment médias, livres ou archives déplacent ce qui semblait relever du seul vécu individuel.
La parole publique commence parfois par un apprentissage du regard. Le 27 août 2026, Les Nouvelles News revient sur la censure, par le Conseil constitutionnel, de la disposition interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, qui devait entrer en vigueur le 1er septembre. Dans sa décision du 14 août, l’institution juge que le dispositif porte une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et de communication et ne prévoit pas les garanties nécessaires au respect de la vie privée.
Le média déplace toutefois rapidement le débat vers l’éducation aux médias. Selon une étude de l’Arcom qu’il cite, 62 % des moins de 13 ans sont déjà inscrits sur au moins une plateforme ; au-delà de cet âge, la proportion atteint 80 %. Sophie Jehel, professeure en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-VIII, met en garde contre des politiques d’interdiction qui risqueraient de tenir hors de l’école des pratiques centrales dans la vie des adolescents. Elle défend des temps de travail longs, mêlant approches juridiques, économiques, sémiologiques et techniques.
Les Nouvelles News rappelle également que des militantes féministes réclament depuis plusieurs années une éducation féministe aux médias, destinée à fournir aux jeunes des outils pour analyser les discours rencontrés en ligne. Le journal cite Santé publique France : les enfants de 3 à 5 ans passent en moyenne 1 h 22 par jour devant des écrans. Après la décision du Conseil constitutionnel, le gouvernement a annoncé vouloir retravailler son texte. Reste, au-delà de l’interdiction, la question des moyens consacrés à la compréhension des contenus numériques.
Le même jour, Le Monde s’intéresse à une autre manière de faire émerger une réalité : la nommer. Le quotidien dresse le portrait d’Olivia Barreau, fondatrice en 2017 de l’association Moi & mes enfants. Ancienne comédienne et productrice de spectacles vivants, elle raconte avoir dû se reconvertir après sa séparation, les déplacements liés à son activité n’étant plus compatibles avec l’éducation de ses deux enfants.
De cette période, elle tire l’expression de « précarité temporelle ». À l’insécurité financière peut s’ajouter, lorsqu’un parent élève seul ses enfants, une forte contrainte de temps. L’association, d’abord centrée sur des séjours de répit, propose désormais aussi de l’accompagnement à la gestion financière, des ateliers d’art-thérapie et un tiers-lieu ouvert en 2022 dans le 13e arrondissement de Paris. Il accueille environ 1 500 personnes par an, dont 95 % de mères, selon Olivia Barreau.
Le vocabulaire participe de cette mise en visibilité. Elle préfère « cheffe de famille monoparentale » à « mère isolée » ou « parent solo », afin d’insister sur la responsabilité exercée plutôt que sur le manque. L’article annonçait pour le 28 août la première université d’été consacrée à la monoparentalité, à l’université Paris Cité, autour de la justice économique, de l’accès aux droits et à l’autonomie et du droit au répit. Les principales recommandations des ateliers doivent être réunies dans un Livre blanc qu’elle entend défendre au Sénat.
Avec Mauvaises filles, le passage dans l’espace public emprunte cette fois le documentaire et les archives. Le 20 août, Medfeminiswiya revient sur le film d’Émérance Dubas, sorti en 2022 après sept années de travail. La réalisatrice a rencontré une centaine de femmes placées mineures dans des institutions du Bon Pasteur, alors que la majorité était fixée à 21 ans. Selon l’article, elles pouvaient y être envoyées parce qu’elles étaient jugées insoumises, rebelles, incomprises ou simplement mal aimées, et cette pratique s’est prolongée en France jusqu’à la fin des années 1970.
Le documentaire suit Éveline, Cristelle et Fabienne. Leurs récits se mêlent à des archives et à des vues des anciens établissements. Éveline retourne notamment devant celui d’Angers où elle avait vécu et cherche aujourd’hui à retrouver les traces de celles qui sont passées par ces institutions. Medfeminiswiya rapporte également des témoignages de pensionnaires faisant état de violences physiques et psychologiques subies dans ces établissements. L’attribution est ici essentielle : le média restitue des paroles de témoins et les éléments présentés dans le film.
Le livre prolonge ce travail de mémoire. Présente lors d’une projection à Lyon organisée par l’association Femmes Cinéma Égalité, Fabienne Bichet a publié en 2025 Moi, Fabienne B., mauvaise fille aux éditions Textuel. Medfeminiswiya rapporte qu’elle attribue à l’historienne Véronique Blanchard une prise de conscience décisive : son histoire ne relevait pas seulement du parcours individuel, mais pouvait participer à une mémoire collective. Film, archives, débat et publication deviennent ainsi des supports complémentaires pour documenter un passé longtemps resté fragmenté.
Chez Malika Mokeddem, cette transformation du vécu prend une forme romanesque. Le 13 août, Medfeminiswiya revient sur le parcours de l’écrivaine franco-algérienne, née en 1949 à Kenadsa, dans le sud-ouest algérien, devenue médecin puis romancière après son arrivée en France en 1977. Le portrait s’appuie notamment sur un entretien donné à la Comédie du Livre de Montpellier en 2013.
La première transmission vient de sa grand-mère, ancienne nomade, conteuse et poétesse, qui lui raconte des histoires avant les livres et l’inscrit à l’école. Mokeddem explique que la lecture lui a ensuite permis de structurer sa pensée. Elle raconte aussi avoir été agressée à 15 ans, lors d’une commémoration du 1er novembre, parce qu’elle ne portait pas le voile, et avoir échappé de peu au viol. Cet épisode, rapporté par l’écrivaine elle-même, est transposé dans Les Hommes qui marchent, publié en 1990, à travers le personnage de Leïla.
Le portrait relie La Transe des insoumis, paru en 2003, à sa réflexion sur la reproduction des normes patriarcales, y compris par des femmes qui les ont intériorisées. Je dois tout à ton oubli, publié en 2008, puise pour sa part dans la relation douloureuse de l’autrice avec sa mère, qu’elle décrit comme épuisée par les grossesses successives et les tâches domestiques. Medfeminiswiya souligne que Mokeddem ne transforme pourtant pas cette figure en simple victime : son écriture cherche plutôt à comprendre les mécanismes qui enferment les individus.