Annie Ernaux, Gloria Steinem : quand une voix devient héritage
De l’histoire religieuse aux lectures d’Annie Ernaux, du journalisme de Gloria Steinem aux espaces de non-mixité en Méditerranée, quatre articles observent comment des paroles de femmes trouvent de nouveaux relais. Archives, littérature, presse ou lieux choisis permettent de réexaminer des expériences, de les faire circuler et parfois de transformer ce qui relevait d’une trajectoire individuelle en référence collective.
Longtemps restées à la périphérie des récits consacrés à l’histoire religieuse, certaines figures féminines du catholicisme font aujourd’hui l’objet de nouvelles lectures. Le 6 septembre 2026, Le Monde s’intéresse notamment à Hildegarde de Bingen, Thérèse d’Avila et aux béguines. Pour Nicole Pellegrin, historienne et anthropologue spécialiste du genre, leur redécouverte participe d’un mouvement plus large de réévaluation du matrimoine : les recherches font apparaître derrière les murs des couvents des femmes qui écrivaient, composaient ou exerçaient une autorité.
Hildegarde de Bingen concentre une partie de cet intérêt. Née en 1098 en Rhénanie, l’abbesse bénédictine a fondé et dirigé deux monastères. Elle a écrit sur les plantes médicinales, le corps humain, les maladies ou l’alimentation, composé de la musique et entretenu une correspondance avec des personnages puissants de son époque, parmi lesquels l’empereur Frédéric Ier Barberousse et plusieurs papes. Audrey Fella, historienne et autrice d'un ouvrage consacré à Hildegarde, situe sa véritable redécouverte en France autour de 2012, année où Benoît XVI la canonise et la nomme docteure de l’Église. Seules quatre femmes ont obtenu ce titre.
L'historienne observe aujourd'hui un engouement venant notamment des courants de spiritualité féminine et de féministes à la recherche d'autres modèles. Thérèse d’Avila connaît une relecture comparable. Née en 1515, la carmélite espagnole entreprend de réformer son ordre, fonde plusieurs couvents et s’appuie sur ses écrits spirituels et autobiographiques pour construire une parole d’autorité. Première femme nommée docteure de l’Église, en 1970, elle n’est étudiée sous un nouvel angle par les recherches féministes qu’à partir des années 1990, explique l’historienne Daniela Solfaroli Camillocci, après une longue récupération de son image par le franquisme.
Le quotidien élargit cette exploration aux béguines, apparues à la fin du XIIe siècle dans les anciens Pays-Bas. Elles vivaient en communautés religieuses sans prononcer de vœux perpétuels et conservaient une relative autonomie matérielle : elles pouvaient travailler, étudier, circuler et quitter leur communauté. Certaines furent accusées d’hérésie et persécutées. La dernière béguine reconnue, Marcella Pattyn, est morte en 2013 à Courtrai, en Belgique. Plus qu'une galerie d'héroïnes retrouvées, l'article montre ainsi comment de nouvelles questions posées aux archives déplacent la compréhension du passé.
Un autre phénomène de réappropriation se joue autour d’Annie Ernaux. Le 5 septembre, Le Monde observe la manière dont ses textes circulent auprès d’une nouvelle génération de lectrices, de comédiennes et de lycéennes. L’enquête s’arrête notamment sur Mémoire de fille, publié en 2016, où l’écrivaine revient sur l’été 1958, lorsqu’elle avait 17 ans et demi, et sur L’Événement, paru en 2000.
Deux adaptations donnent aujourd’hui une nouvelle scène à Mémoire de fille. Judith Godrèche en a tiré un film, annoncé en salles le 30 septembre, avec Tess Barthélemy dans le rôle de la jeune Annie. Suzanne de Baecque reprend, elle, le 10 septembre à Lyon un seule-en-scène construit à partir du livre et de sa propre expérience. La comédienne mêle ainsi au texte ses souvenirs et ses interrogations sur le désir ; après les représentations, certaines spectatrices viennent à leur tour lui raconter leur histoire.
Le documentaire de Claire Simon, Écrire la vie : Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens, constitue un troisième relais. Diffusé sur France Télévisions en décembre 2025 et annoncé au cinéma le 23 septembre, il observe des élèves confrontés aux textes d’Ernaux. Plutôt qu’un portrait traditionnel de l’écrivaine, Claire Simon a choisi de faire entendre son œuvre à travers celles et ceux qui la découvrent. Littérature, cinéma, théâtre et classe composent ainsi plusieurs espaces de réception dans lesquels les mêmes pages changent de voix et de génération.
Avec Gloria Steinem, écriture et intervention publique se rejoignent directement dans le journalisme. Le 3 septembre, Le Temps, dans une dépêche réalisée avec l’AFP, annonce la mort à 92 ans de la journaliste et essayiste américaine. L’information vient de la Fondation Gloria, qui a annoncé sur le compte Instagram de Steinem qu’elle était morte la veille à son domicile new-yorkais, entourée de proches, sans préciser la cause du décès.
Son parcours médiatique commence au début des années 1960. Elle se fait connaître en 1963 en relatant son infiltration parmi les serveuses d’un club Playboy et le sexisme qu’elle y observe. En 1969, elle couvre une réunion durant laquelle des femmes racontent publiquement leur avortement. Steinem expliquera ensuite dans New York Magazine que cet épisode avait donné un sens à sa propre expérience : elle avait elle-même avorté et n’en avait parlé à personne.
Elle passe progressivement de l’écriture aux discours et à l'organisation collective. Dans les années 1970, elle fonde Ms. Magazine et le National Women’s Political Caucus, et participe à la première conférence nationale des femmes à Houston. Cette visibilité l’expose également aux attaques et aux controverses. Le Temps rappelle notamment sa défense de Bill Clinton en 1998, alors accusé de harcèlement sexuel, ainsi que ses propos de 2016 sur les jeunes électrices de Bernie Sanders, dont elle s’était ensuite excusée. Le portrait restitue ainsi un héritage considérable sans effacer les critiques suscitées par certaines de ses positions.
Avant que des paroles n’atteignent livres, journaux ou tribunes, encore faut-il parfois trouver un endroit où les formuler. Le 1er septembre, Medfeminiswiya ouvre un dossier sur la non-mixité choisie en Méditerranée. Le média en recense des formes très diverses : soirées réservées aux femmes en Italie, activités sportives en France et à Gaza, club de lecture en Algérie, espace de solidarité entre femmes alaouites en Syrie ou café féminin en Égypte.
L'article expose aussi la controverse. Les adversaires de ces dispositifs, parmi lesquels certaines féministes, y voient une forme d’exclusion ou le risque de reproduire les séparations combattues. Leurs défenseuses les présentent au contraire comme des espaces généralement temporaires où les femmes peuvent prendre la parole, partager leurs expériences et renforcer leur confiance avant de réinvestir des lieux mixtes.
La journaliste féministe algérienne Amel Hadjadj en fournit un témoignage personnel. Elle raconte avoir découvert la non-mixité choisie en rejoignant en 2013 à Constantine le collectif Sawt Nssa, « Voix de femmes ». Elle y comprend pourquoi sa voix tremblait auparavant lorsqu’elle intervenait dans des ciné-clubs, des débats étudiants ou des espaces militants mixtes : ce qu’elle interprétait comme un manque de capacité pouvait aussi relever d’un apprentissage social donnant davantage de légitimité à certaines voix qu’à d’autres.